• Exposition: Les Armes de la Capitale

César M. Müller (1903-1980) - (Chantal Paret Antoine)

Voyage artistique à la mémoire de mon grand-père. (Traduit de l’anglais par Michèle Desroches)

                             César Müller et Chantal Paret Antoine

Oh! ne plus savoir ce que c'est

D'avoir la peau d'un nègre,

Un cerveau de Français

Et le cœur de l'Afrique au fond de la poitrine!

Car tout le mal est là, tout le mal.

Il est trop de contraires par notre sang charriés,

Tout le mal,

Tout le mal est d'être trop proche de la brousse,

Tout le mal est d'être un être d'élection,

De s'émouvoir du cuir heurté d'un tambour

En même temps que des Chopin et des Corot,

De goûter l'onomatopée et les palabres,

Et de mourir aussi des sanglots d'un Verlaine

Métissages (Louis Duplessis Louverture, 1944)


Mon grand-père, César Müller, est né au Cap-Haïtien le 24 janvier 1903. Il était le fils de Mamonville Müller et de sa femme née Jean-Joseph. Après avoir terminé ses études au Collège Notre-Dame, il a entrepris une carrière riche et variée, d’abord comme comptable à la Maison Novella (Import-Export) puis en tant qu'assistant directeur aux Douanes du Cap-Haïtien. Par la suite, il a décidé de travailler à son compte et s’est lancé dans la vente des produits pharmaceutiques. C'est ainsi que la Pharmacie Moderne a ouvert ses portes à la rue 12-I. Comme l'indiquait son nom, le concept était nouveau. En effet, adjacent à la pharmacie, se trouvait un laboratoire d'analyses bien équipé. À la fin des années 1950, César a élargi son champ d'activités et a acquis une concession de la Texaco.

César a épousé Marthe Lallier qui lui a donné trois enfants : Yolande (ma mère), Joséphine (Josie) et Jacques (Jacquot). César a grandi pendant les années tumultueuses de l'Occupation américaine et la révolte des Cacos. Les conflits politiques et sociaux, ses réalisations personnelles et l'ambivalence poétique exprimée par L.D. Louverture dans Métissages ont forgé son caractère. Grand-Maître de l'Ordre Rose-Croix - Chapitre du Cap-Haïtien, il y a puisé sa force de caractère, sa ténacité, une discipline rigoureuse et sa passion pour la cosmologie et la chimie.

César avait deux autres passions, l'ébénisterie (il était un habile bricoleur) et la peinture. C'est probablement son intérêt pour la peinture qui a resserré ses liens d'amitié avec René Vincent, peintre et photographe dont la renommée dépassait les frontières du Cap. Les œuvres de René Vincent, de César Müller, des frères Jean-Baptiste et Seymour-Étienne Bottex, Michel Giordani, ont démontré qu'il existait bien avant la fondation du Centre d'Art par Dewitt Peters, une vie artistique très active et fertile au Cap-Haitien et à travers le pays. Leur style variait de l'impressionnisme à la documentation historique et à la représentation unique de scènes de la vie quotidienne dans le paysage idyllique d'Haïti. Selon des documents d’archives, le 28 décembre 1938, Le Nouvelliste a publié les noms des gagnants d’une exposition de peinture tenue au Cap-Haitien qui s'était clôturée le 17 décembre de la même année. Le premier prix avait été décerné à César Muller pour l'ensemble de ses oeuvres, le deuxième prix, ex aequo à Michel Giordani pour «Maître d'eau» et à Renée Montreuil pour «Les Lavandières» ; quant au troisième prix, il avait été attribué à René Vincent pour «Cabane de Pêcheurs».

Quoique très peu d'oeuvres de César Müller aient subsisté, le Dr Renaud Hyppolite, ami de la famille, s’est rappelé avoir admiré chez Luly Férère (rue 17 F) l'un de ses chefs-d’œuvre, «Une vache au clair de lune». Il s'en est souvenu comme étant une merveille. Comparé à ses compatriotes de l’époque, César n’a pas beaucoup produit; il offrait ses peintures à ses amis ou les gardait pour sa collection personnelle. Cependant, ses œuvres étaient d’une qualité impressionnante et il exposait souvent. Dans plusieurs livres d'art, entre autres, Haitian Painting ; Art and Kitsch par Eva Pataki, il est mentionné que César a non seulement peint avant la création du Centre d'Art mais que ses œuvres ont été présentées, le 14 mai 1944, lors du vernissage d’ouverture du Centre d’art, avec celles d’autres peintres dont la réputation était déjà bien établie. Ce qui amène plusieurs historiens de l'art à contester la notion que le Centre d'Art était le premier établissement du patrimoine artistique en Haïti et qu'il a été créé pour combler un vide artistique à cette époque.

Cette exposition, à laquelle a assisté le président Élie Lescot, a présenté les œuvres de Dewitt Peters lui-même, celles de César Müller et celles de plusieurs artistes notoires tels que René Vincent, Hector Ambroise, Xavier Amiama, Tamara Baussan, Mme Clinvil Bloncourt, Gérald Bloncourt, Antoine Derenoncourt, Teagerhuber, Andrée Malebranche, Albert Mangonès, Andrée Naude, Rev. Jean Parisot, Rev. James Peterson, Milo Pierre-Antoine, Vergniaud Pierre-Noël, Lucie Poux, Lucien Price, Georges Remponeau, Pétion Savain, Hélène Schomberg et bien d'autres. Le Centre a exposé vingt-huit peintures, dix-neuf dessins et aquarelles et les œuvres de vingt-cinq artistes; la vente de vingt-trois des pièces a rapporté $550, montant appréciable à cette époque, surtout en Haïti.

Peu de temps après l’ouverture du Centre d’Art, Philomé Obin a présenté à Dewitt Peters son chef-d’œuvre devenu célèbre, L'arrivée du Président Roosevelt en Haïti. Obin y reproduit méticuleusement tous les détails de cet évènement mémorable, la visite de FDR en Haïti qui a mis fin à l'Occupation américaine. Ce tableau a été une révélation pour Dewitt Peters, écoutons-le : Que cette œuvre nous soit parvenue fut le coup d'envoi de ce que, assez rapidement par la suite, se développa en l'un des plus extraordinaires phénomènes des temps modernes, la découverte des primitifs haïtiens. (Extrait de «Haitian Art... How it all started.)

César Müller ne s'inscrivait pas dans le genre «naïf» mais son nom apparait sur la liste des peintres haïtiens connus de l'École du Cap et dans de nombreuses publications, entre autres, La Peinture haïtienne de Marie-Josée Nadal et Gérald Bloncourt. Ce n'est pas une coïncidence si cet article commence par le poème de L.D. Louverture. L'œuvre de César Müller est inspirée de ses études des maîtres européens et de la remarquable production artistique de leur époque, particulièrement, les œuvres de Jean-Baptiste Corot (1796-1875). Corot était bien connu pour les paysages allégoriques, l'atmosphère mystique de ses œuvres et pour sa précision et sa parfaite maîtrise de la lumière et de l'ébauche.

À l'instar de Corot, César Müller avait le don de créer dans ses œuvres une certaine atmosphère pour susciter l’émotion. Souvent, il a entremêlé un paysage illuminé et un évènement de notre histoire, technique que l'on peut admirer dans le tableau intitulé La Cérémonie du Bois-Caïman, l'une des rares œuvres que j'ai pu retrouver; elle appartient à la famille Barjon. Dans mes nombreuses conversations avec Richard Barjon, il m'a confirmé que ce tableau est une œuvre inachevée de César Müller pour une raison qui lui est inconnue, mon grand-père ne l'ayant jamais terminée.

César Müller avait une aversion pour les couleurs criardes; il pouvait plus facilement créer une ambiance mystique en utilisant des ombres et la lumière naturelle. D'un coup de pinceau fluide, tout en faisant attention au moindre détail, il faisait paraître sur la toile un rayon de soleil, l’aube, le crépuscule, un clair de lune et même un éclair. Ce procédé créait, dans ses œuvres, un effet d'ensemble et d'harmonie sans l'utilisation des couleurs voyantes. Ce qui contrastait nettement avec les couleurs vives et l'absence d'échelle caractéristiques de l'art «naif» et de l'École du Cap. César était un autodidacte; il n'a eu aucune formation académique en art et il s'est inspiré des œuvres de Corot, Monet et Cézanne.

Au coin du Texaco
  • Titre: Au coin du Texaco
  • Medium: Huile sur toile
  • Dimensions: 30" x 24"
  • Date: 1966
  • Collection: Collection Marie-Josee Laurenceau
Yolande
  • Titre: Yolande
  • Medium: Huile sur masonite
  • Dimensions: 20" x 20"
  • Date: 1969
  • Collection: Collection de Chantal Paret Antoine
Sachem
  • Titre: Sachem
  • Medium: Aquarelle sur papier
  • Dimensions: 5" x 7"
  • Date: 1972
  • Collection: Collection de Chantal Paret Antoine
À la pèche
  • Titre: À la pèche
  • Medium: Peaux chèvre et charbon
  • Dimensions: 17" x 24"
  • Date: 1972
  • Collection: Collection de Yolande Salnave - Canada
Les Tricheurs
  • Titre: Les_tricheurs
  • Medium: Acrylique sur toile
  • Dimensions: 30" x 30"
  • Date: 1991
  • Collection: Collection de Gérard Paret
Les Tricheurs
  • Titre: Les Tricheurs
  • Succession Westerband-Capelli Montréal Canada
Ceremonie Bois Caïman
  • Titre: Ceremonie Bois Caïman
  • Collection: Collection Famille Barjon

Le peintre préféré de César Müller était William Edouard Scott, artiste afro-américain formé en France, bien connu pour ses portraits, les scènes haïtiennes et les murales peintes pendant son séjour en Haïti. César Müller, dans ses paysages et ses portraits, maitrisait un style qui lui était propre. Parmi les œuvres demeurées dans la famille figurent deux portraits de ses filles peints pendant son exil à New York et Au Coin du Texaco. Cette pièce révèle vraiment le style unique de César, peinte dans des nuances monochromes de bleu, gris et sarcelle, aucun détail n'a été négligé pour capturer ce coin bien connu des Capois (Nan Pon) situé après la traversée du Pont Hyppolite. La date de ce tableau -1966- fait penser qu'il pressentait son exil imminent. Alors, de ses mains guidées par ses affinités avec les impressionnistes, il a créé un effet résonnant comme un cri du cœur, une nostalgie de sa terre natale.

Mon amour pour la peinture est né au cours des années où mon grand-père a vécu avec nous à New York. Mes sentiments pour lui étaient ambivalents, un mélange de crainte et d'émerveillement. J'étais à la fois fascinée par sa discipline, ses méditations matinales, sa quête intellectuelle rigoureuse, et en même temps intimidée par son air sévère, rarement adouci par un sourire. Pourtant, je n'ai pas hésité à lui demander son aide pour illustrer la page couverture d'un travail scolaire. Avec enthousiasme, il a pris le temps de me montrer comment améliorer mon dessin. En quelques traits de crayon, mon humble croquis, Sachem, est devenu une œuvre d'art.

Quand les amis de mes parents parlaient de l'œuvre de mon grand-père, ils mentionnaient inévitablement un tableau qui se trouvait chez eux et qui a disparu lors du pillage de notre maison en 1963, «Les Tricheurs», probablement inspiré de la célèbre collection de Cézanne «Les joueurs de cartes». Le thème du tricheur a été popularisé par Le Caravage à la fin du XVIe siècle et a donné lieu à de multiples variantes. Dans l'interprétation de mon grand-père, on ne peut s'empêcher de sourire en voyant la façon humoristique d'échanger les cartes. J'ai eu le plaisir lors d'une visite avec mes parents chez des amis de Montréal, de voir accroché sur un mur de l'entrée «Les Tricheurs» repris par mon grand-père au fusain et collage de peau de cabri. Émerveillée, j'en ai fait un croquis. Des années plus tard, lors de mon premier vernissage, à New York en 1991, ma version de ce tableau a été l'une des premières pièces à être vendues. L'acheteur, mon cousin Gérard Paret, se rappelait avoir été captivé par l'original quand il était adolescent.

Le plus beau compliment que j'aie reçu vient du Dr Renaud Hyppolite qui m'a dit reconnaître dans mon art la main de mon grand-père et que celui-ci aurait été très fier de me voir suivre ses traces, peindre sous son inspiration et conserver sa mémoire.

César Muller a quitté New York après avoir été victime d'un AVC. Il a ensuite séjourné en Floride puis est retourné en Haïti pour y mourir en 1980. Il a été inhumé dans sa chère ville natale, le Cap-Haïtien.

Source : Chantal Paret Antoine,traduit de l’anglais par Michèle Desroches

Références

1. 50 Années de Peinture en Haïti 1930-1980-Tome1 (1930-1950). *Métissage-Louis Duplessis Louverture. Fondation Culture Création, Imprimerie Henri Deschamps. Port-au-Prince, Haïti, 1995.

2. Eva Pataki. Haitian Painting; Art and Kitsch. Adams Press. Chicago, Illinois. 1986

3. Marie José Nadal et Gérard Bloncourt. La Peinture Haïtienne-Haitian Arts. Éditions Nathan. Paris, 1986. Deuxième Édition revue. 1989

4. Eleanor Ingalls Christensen. The Art of Haiti. A.S Barnes and Company London. Thomas Yoselef LTD. New York. 1972.

5. Tet Ansanm Pou Okap. René Vincent.

6. Madelaine Hours. Corot; Masters of Art. Harry Abrams Inc. 1st Edition. 1984.

7. Cecile Amen. Jean Baptiste Camille Corot. Koremann, Multilingual Edition. 2020.

Mots-clés: Cap-Haïtien, César Müller, École du Nord, Peinture haïtienne, Cérémonie du Bois Caïman, École du Cap, Chantal Paret Antoine, Sachem, Les tricheurs, Au coin du Texaco

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