• Exposition: Les Armes de la Capitale

Luc Grimard (Charles Dupuy)

Avocat, diplomate, journaliste, enseignant, c’est le titre de poète que Luc Grimard préférait à tous ceux qu’on eut pu lui décerner. Né au Cap-Haïtien, le 30 mars 1886, il était issu d’une vieille famille aristocratique dont il hérite des traditions, de l’esprit et des manières. Luc Grimard se réclamait d’un certain colonel Chanche dont il était le petit-fils. Après avoir fait la guerre de l’indépendance dans l’état-major du général Henri Christophe, Chanche se révoltera contre ce dernier à la chute de la monarchie. Le père de Luc Grimard s’appelait Alphonse Grimard, un diplomate de carrière qui mourut dans des circonstances assez ténébreuses, on parlait alors d’empoisonnement alors qu’il était chef de la mission diplomatique d’Haïti à Santo-Domingo. Évidemment, l’affaire produisit beaucoup de remous dans les couloirs de chancellerie, mais après quelques mois d’alerte diplomatique, tout finit par s’arranger et l’incident fut oublié. C’était en 1892, sous la présidence de Florvil Hyppolite. Accablée de douleur, la veuve d’Alphonse Grimard, Éléonore Chanche, mourut peu après, à l’âge de 42 ans. Les sept enfants du couple, Paméla, Claire, Arthur, Fernand, Luc, Martial, et Alphonse se retrouvèrent alors complètement orphelins. Comme ses autres frères et sœurs, Luc fut inscrit dans les meilleures écoles et élevé selon les antiques traditions de famille, mais la situation matérielle plutôt précaire du foyer l’obligera à devenir employé de la Pharmacie Fabollon et puis à interrompre ses études secondaires qu’il ne terminera jamais.

Luc Grimard vivra une enfance casanière, rêveuse et solitaire. C’est de cette époque de sa vie qu’il puisera la meilleure part de son inspiration poétique, songeant avec mélancolie à sa patrie charnelle, à ce pays qui n’est plus, composant ses premiers poèmes remplis de grâces maladroites et de réminiscences scolaires. Au tournant du siècle, gorgé de lectures romantiques, l’adolescent commence à s’intéresser aux péripéties politiques qui embrasent la république. En 1902, Firmin, le candidat à la présidence préféré de la jeunesse intellectuelle, abandonne le Cap après deux jours de sanglantes échauffourées dans les rues de la ville. Moins de dix ans plus tard, ce sont les troupes d’Antoine Simon qui viennent incendier le village frontalier de Ouanaminthe et semer le désarroi dans la population. Si ces événements ne le dégoûtent pas de la politique, ils lui en font redouter les retournements et les viscissitudes. Quoi qu’il en soit, il adhère fortement aux idées du docteur Rosalvo Bobo et accorde tous ses suffrages à ce brillant homme politique dont il admire la fougue nationaliste, la culture et l’intelligence. Patriote sans concession, il s’embrigade dans l’armée rebelle de son idole et fera la guerre à ses côtés. Lorsque les premiers Marines débarquent en Haïti, Luc Grimard et son frère Martial sont lourdement équipés de carabines de précision et vivent au camp fortifié de Terrier Rouge parmi les valeureux cacos du docteur Bobo. Contrairement aux apparences, Luc Grimard était un homme d’engagement qui refusait de jouer au poète de salon, au bourgeois dilettante satisfait de sa position sociale et de ses relations mondaines.

En 1922, il devient consul général d’Haïti au Havre. C’est là qu’il écrit, peaufine et publie ses recueils les plus célèbres, Sur ma flûte de bambou et Ritournelles, de fins et gracieux poèmes tout débordant d’émotion, de purs bijoux prosodiques qui feront se pâmer de bonheur littéraire des générations de collégiennes. D’une richesse expressive éblouissante, son écriture est délicate, subtile sensible et son lyrisme d’une justesse inimitable. À entendre Ghislain Gouraige, «Grimard manie l’alexandrin comme l’ouvrier habile son instrument. Il le tourne et le plie à sa guise. De Sur ma flûte de bambou (1927), il convient de retenir, dit-il, l’aisance avec laquelle Gimard renouvelle la poésie patriotique, fait l’histoire, […] restitue au passé son agitation, ses grandeurs et surtout son éclat.» (Histoire de la littérature haïtienne, 1960, p.215) À son retour en Haïti en 1927, Grimard est nommé directeur du lycée Philippe-Guerrier du Cap. L’homme est un professeur de métier qui a accumulé une longue expérience dans l’enseignement de l’histoire, des lettres et de la philosophie. Doté d’une solide érudition et d’un charme envoûtant, il n’était jamais plus brillant que dans ses classes et gardait pour ses élèves le meilleur de ses dons de fin causeur, son art unique de la conversation.

Lorsqu’iI est reçu comme avocat au barreau du Cap-Haïtien en 1933, il était censeur de l’École normale d’instituteurs de Port-au-Prince et professeur à l’Institut Tippenhauer. Homme plein d’aisance, de tact et de raffinement, on ne le voyait en ville que tiré à quatre épingles avec des vêtements de bonne coupe, le nœud papillon et l’indispensable badine à pommeau d’argent. Plein de charme et de panache, ce dandy courtois, enchanteur spirituel, fascinait tous les publics par sa vivacité d’esprit, son habileté d’élocution et son humour poli. Le journaliste Antoine Bernardin rapporte qu’au cours de la réception organisée au Cap-Haïtien en l’honneur de Léonie Coicou-Madiou, (fille de Massillon Coicou, elle était une poétesse réputée et une tragédienne non moins célèbre) «Grimard sortit un discours improvisé, d’une envolée extraordinaire. Ce fut un discours fleuri, ou l’érudition, la finesse et le talent s’étaient donnés rendez-vous. De mémoire d’homme on n’avait rien entendu de tel jusqu’àlors, et tous les amateurs de lettres en furent émerveillés». (Silhouettes d’hier, 1985, p.46) Il allait encore méduser son auditoire avec des causeries prononcées au Cercle des étudiants en droit ou au Club Camaraderie de Port-au-Prince qui établissent son autorité intellectuelle dans la capitale.

Selon sa nièce, Gisèle Lebon, «il avait quatre passions: Haïti, le roi Christophe, Rosalvo Bobo et Edmond Rostand». Marié à Lucie Balmir, Grimard qui n’aura jamais eu d’enfants entre en joyeux luron dans le cercle heureux de ses neveux et nièces et, nous confie Gisèle Lebon, «quand arrivait l’heure des contes, il nous en inventait de merveilleux. […] Ayant séjourné quelque temps en France, ajoute-t-elle, il était revenu au pays avec l’élégance française, les manières, les chansonnettes et les jeux à la mode». (Histoire d’une famille heureuse, 1998, p.50)

Tandis qu’avec Probus Blot il fonde au Cap-Haïtien le journal La Nouvelle, il apporte sa généreuse collaboration au quotidien Le Nouvelliste et à quelques périodiques littéraires dont L’Essor et Les Cahiers d’Haïti. À la même époque il redevenait rédacteur en chef de la revue Le Temps, une influente publication dont il prendra la direction après la mort de son fondateur, Alberto Moravia, en 1935. Luc Grimard est alors au sommet de sa puissance créatrice et de sa maturité littéraire. C’est un écrivain à la langue affermie, sûr de son art et de sa force de séduction. Il entretient de fécondes relations intellectuelles avec les Damoclès Vieux, Dominique Hyppolite, Léon Laleau, Frédéric Burr-Raynaud, Abel Lacroix, Anthony Lespès, Edgar Néré Numa, Lys Ambroise (alias Jean Libose) André Chevalier, Stephen Alexis, Richard Constant, Placide David et quelques autres, tous ces gens de lettres qui composent l’essentiel de ce qu’on pourrait appeler le noyau dur de l’intelligentsia haïtienne de l’époque. À travers les années cependant ses intimes les plus proches resteront Louis Mercier et Christian Werleigh, deux hommes avec lesquels il partage une rare fraternité d’opinion et le même attrait passionné pour la dialectique et les discussions savantes. Grimard fait partie de ce groupe d’écrivains que les critiques comme Ghislain Gouraige identifient à un courant particulier de la littérature haïtienne, celui de ces hommes du Nord qui s’estiment investis d’une mission de sauvetage, se croient porteurs d’un héritage de grandeur et restent maladivement nostalgiques des fastes de la monarchie christophienne. Ce sont des poètes, des romanciers, des historiens comme Oswald Durand, Vergniaud Leconte, Jean-Baptiste Cinéas, le Dr Price Mars, Marc Verne qui, tous, prennent une sorte de distance prudente par rapport à la République de Port-au-Prince et laissent percer dans leurs écrits une manière de penser qui transcende, qui dépasse le régionalisme ordinaire pour révéler une autre façon de comprendre Haïti, une autre façon d’être Haïtien. Luc Grimard appartient à cette famille d’idées et se réclame de cette autre Haïti.

En novembre 1941, c’est le journaliste et l’homme de conviction qui prenait la relève de Gérard de Catalogne à la direction du grand «quotidien catholique et national», La Phalange (de Catalogne allait diriger le journal gouvernemental Le Soir). Humaniste chrétien, Grimard expose avec vigueur la doctrine sociale de l’Église, s’inquiète des rudes conditions d’existence des masses laborieuses et réclame les solutions collectives nécessaires à leur rédemption. Homme de réflexion et d’action, il plaidait pour démocratie chrétienne ouverte, réclamait plus de justice et plus de liberté. Libre d’ambitions personnelles et loin des calculs mesquins, Grimard déchiffrait l’actualité à l’aune de ses engagements moraux, espérait une traduction politique de sa pensée généreuse, de ses propositions et de ses plaidoyers. Critique exigeant, esthète raffiné et d’un goût très sûr, il devient l’arbitre incontesté des belles-lettres et se penche avec une rigueur mesurée sur la production littéraire haïtienne, sur les particularismes de son roman, sur l’évolution de son théâtre et de sa poésie. En 1941 il fait paraître un recueil de nouvelles qui sera aussi son dernier, Du sable entre les doigts. Plein de sentiments et d’émotions, c’est une délectable et subtile leçon de choses, un livre émouvant bien qu’un peu sombre, tristement rempli de cette douleur et du chagrin léger, de l’exquise mélancolie que procure aux gens sensibles la vanité des choses, la précarité de l’existence, l’inexorable passage du temps.

En août 1943, il devient conservateur du Musée national, une fonction que l’on dirait taillée sur mesure pour ce curieux féru d’histoire, ce collectionneur acharné de choses anciennes qui ne restera pourtant que deux ans à ce poste. Pleuvent alors les distinctions et les honneurs publics. Décoré par Cuba, commandeur de l’Ordre de Malte, membre de l’ordre vénézuélien du Libertador, chevalier de l’ordre national Honneur et Mérite, il reçoit de Paris les palmes académiques, la médaille de l’Ordre de l’Éducation nationale et celle de l’Alliance française. En 1947 il représente Haïti à la session plénière des Nations unies tenue à Flushing Meadows, à New-York. En juillet 1950, iI retournait dans la métropole américaine en qualité de consul général. En mai 1951, il se voyait offrir le poste de recteur de l’Université d’Haïti, une fonction prestigieuse mais qui n’imposait à son titulaire que des obligations plutôt honorifiques et protocolaires. Le 1er janvier1954 il reprenait la barre de La Phalange et, en juin de la même année, avec le concours de ses amis Parnell Marc, Kurt Fisher, Francis Étienne, Ernst Trouillot, Louis Romain et Mauclair Zéphirin, il fondait à Port-au-Prince la Société des amis du roi Henry. C’était dans le but d’étudier cette grande figure nationale dont il admirait l’esprit et les principes et en raviver la mémoire historique.

C’est au cours d’un voyage d’agrément qu’il effectuait à New-York que Luc Grimard mourut le 25 octobre 1954. Ses funérailles furent célébrées le 2 novembre en la cathédrale de Port-au-Prince en présence du président de la République, le général Paul Magloire, un de ses anciens élèves au lycée du Cap. Après la cérémonie, sur le parvis même du sanctuaire, le ministre de l’Éducation, Léon Laleau; le député du Cap Hubert Bright; le conservateur du Musée national, Luc Dorsainville; le journaliste de La Phalange, Franck Saint-Victor; le recteur de l’Université d’Haïti, Edmond Sylvain; le directeur de l’enseignement secondaire, Georges Marc, de même qu’Alcide Édouard et Ernst Trouillot, prononcèrent de vibrantes homélies funèbres où ils s’appliquèrent à couronner le poète des lauriers impérissables de l’immortalité. L’un après l’autre, ils évoquèrent l’indépendance d’esprit du journaliste qu’il fut, exaltèrent ses vertus d’humaniste, ses rares talents d’écrivain, ses choix d’homme d’action et ses qualités d’homme du monde.

Fidèle jusqu’à la mort à l’esprit de ses vingt ans, sans jamais trahir sa conscience, sans abdiquer ses idéaux de grandeur, loin des compromis et des bassesses, Grimard aura gardé le cœur candide et l’âme fière du patriote authentique. Celui qui fut l’un des plus pénétrants et des plus délicats poètes de la littérature haïtienne n’aura jamais cessé d’inspirer la jeunesse et d’ouvrir de nombreux chemins. Défenseur de la libre parole et investi d’une profonde autorité morale, Grimard fut un véritable héros de l’esprit, un guide spirituel et un modèle de conduite pour toute une génération d’intellectuels haïtiens.

Charles Dupuy coindelhistoire@gmail.com (514) 862-7185 / (450) 444-7185

Note de la rédaction

Oeuvres de Grimard:

Jours de gloire (théâtre, avec Dominique Hippolyte, 1917; Ritournelles (poésie, 1927); Sur ma flûte de bambou (poésie 1927); Du sable entre les doigts (nouvelles, 1941); Bakoulou (nouvelles, avec André F. Chevallier, 1950); L'offrande du laurier (poésie, 1950)

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Mots-clés: Cap-Haïtien, Lycée Philippe-Guerrier, Rosalvo Bobo, Occupation américaine , Poésie, Poète, Cacos, Journal La Nouvelle, Louis Mercier , Christian Werleigh, Journal La Phalange, Luc Grimard, Résistance

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