• Exposition: Les Armes de la Capitale

Marc Verne et Marie Villarceaux (Charles Dupuy)

Quand en 1945, Marc Verne fait paraître son roman Marie Villarceaux, le succès s’avère retentissant et instantané. C’est un livre événement comme on en a que peu d’exemples dans l’histoire de la littérature haïtienne. Il faut remonter aux années de l’Occupation, au Nègre Masqué de Stephen Alexis, pour voir la chronique littéraire agitée d’un tel émoi. Les exemplaires du roman s’arrachent en librairie, on se les passe, on en discute en ville et dans les salons. Les connaisseurs se répandent en louanges sur la maîtrise de l’écrivain, sur ses dons d’invention et la pureté de sa langue. Le public enthousiasmé acquiert la conviction d’assister à l’avènement d’un nouveau classique et l’édition du livre se retrouva bien vite épuisée.

L’œuvre correspondait à un besoin et marquait une rupture. Ce besoin, Marc Verne l’avait nettement ressenti puisque, jamais peut-être chez nous, un roman n’aura autant correspondu aux dispositions personnelles de son auteur. Si la rupture n’entrait pas dans ses intentions, c’est pourtant Marc Verne qui, en dehors de tout postulat esthétique, redonnait sa place au roman sentimental dans notre littérature. Après le roman social avec sa cohorte de héros positifs entourés de compagnes plutôt accessoires, de ces jeunes femmes superficielles, sans caractère, sans idées, sans âme et sans vie, Marc Verne offrait le premier rôle à une authentique héroïne qu’il place au cœur de l’action et sur laquelle il jette un éclairage cru, neuf et brutal.

L’intrigue du roman est simple: très amoureuse de son mari Henri Villarceaux, Marie Forestier mène une vie parfaitement heureuse lorsque Jacques Latour, l’homme qu’elle avait épousé en premières noces, revient de France. Sous prétexte de revoir Pierre, leur enfant, Jacques aborde une Marie catastrophée pour lui déclarer sa flamme et détruire son bonheur conjugal. Toute la beauté du roman et toute sa force resteront concentrées dans le personnage de Marie, dans cette nature passionnée de femme et de mère que Verne adule et qu’il offre à notre admiration. L’action se déroule autour de l’année 1914 dans la ville du Cap. On aura compris que les personnages appartiennent au milieu bourgeois que ces bourgeois possèdent des terres sur lesquelles vivent des paysans dont ils dirigent l’existence avec une bienveillance autoritaire et paternaliste digne des grands barons polonais. Tentative de viol, duels, batailles, guerres révolutionnaires, tout y passe dans ce récit palpitant, bien rythmé, bien construit, bien écrit. Marie Villarceaux s’empare du lecteur dès les premiers chapitres, et celui-ci n’a pas plutôt déposé le livre qu’il en redemande.

Marie Villarceaux fut néanmoins fort mal accueilli par l’élite intellectuelle de la capitale qui leva le nez sur ce drame sentimental, ce roman d’amour qu’elle accabla de railleries, qualifia de léger sans oublier de lui découvrir des maladresses de style. Marie Villarceaux, il faut le reconnaître, arrivait comme un bel anachronisme dans le contexte politique impétueux de 1946, et «l’injustice à l’égard du roman de Marc Verne, écrit Ghislain Gouraige, est une humeur d’école qu’un article de Pierre Mayard a résumée avec éclat dans Haïti-Journal, “Zéro au quotient“…» (Histoire de la littérature haïtienne, 1960, p.441) L’œuvre comporte toutefois un double intérêt selon Gouraige, d’abord l’exactitude et la netteté documentaires avec lesquelles l’auteur rétablit les mœurs de la société patriarcale issue de l’ordre christophien. Nous verrons ainsi Henri Villarceaux, grand seigneur féodal du Nord, le descendant d’une famille noble aux traditions séculaires régner en maître sur ses immenses domaines avec des droits acquis sur la terre et sur les hommes. L’autre particularité du livre, toujours d’après Gouraige, se situerait dans la violence des émotions vécues par les personnages et transmise au lecteur au moyen d’un dialogue vivant et des répliques heureuses. Dans cette œuvre essentiellement consacrée à la mystique de la femme, Verne expose en effet des situations émotives inspirantes, des scènes frémissantes de vie et de vérité, bien aux antipodes des fades sentimentalités, des clichés sans substance, de la mièvrerie et du conventionnel. «Tout compte fait, conclut Gouraige, si le roman de Marc Verne n’est pas le chef-d’œuvre du genre, il n'a rien non plus qui lui vaille le mépris dans lequel on le tient.»

Pour Pradel Pompilus et le père Raphaël, les véritables mérites de l’œuvre résident dans son style qu’ils jugent pittoresque et émouvant, dans la peinture réaliste du milieu dans lequel évoluent les personnages et puis, enfin, dans cette dramatique «succession des événements [qui] devient une succession d’états d’âme». (Histoire de la littérature haïtienne… tome III, p.567)

Dans la préface du livre déjà, Dantès Bellegarde aboutissait à la même conclusion, «Le roman aurait pu se ramener à une froide étude psychologique, disait-il, si l’auteur n’avait su replacer ses personnages dans leur milieu et leur temps, en les associant intimement aux diverses manifestations de la société haïtienne».

En somme, on peut dire que la coterie qui se forma contre Marie Villarceaux aura été le fait d’écrivains jaloux du couronnement populaire que reçut le roman à sa sortie, d’envieux persuadés de pouvoir produire un bien meilleur ouvrage et des esprits chagrins qui ne se consolaient pas de ne l’avoir pas écrit eux-mêmes.

Né à Saint-Marc le 1er janvier 1892, Jean-Baptiste Marc Verne fera ses études au Collège Notre-Dame du Cap-Haïtien. Il est professeur d’espagnol, d’histoire et de géographie au lycée Philippe-Guerrier de la même ville quand il se marie le 30 janvier 1941. Il avait alors 49 ans et sa femme, Marie Zéphir, en comptait tout juste 24. Ils vécurent heureux et n’eurent pas moins de sept enfants. À la mort de Pierre Aly Verne, son père, en 1915, le malheureux jeune homme plongea à cœur perdu dans la lecture, engloutit les romans de Walter Scott, de Dumas, de Balzac, de Hugo, de Stendhal, de Flaubert, de Zola, de Poe, de Proust, de Dickens, de Tolstoï, de Paul Bourget, d’Octave Mirbeau, de Maurice Leblanc, de Paul Féval, de Michel Zévaco, d’Eugène Sue, d’Émile Gaboriau, de Gaston Leroux, pour, à bout de souffle, découvrir les mystères de la péripétie romanesque et les secrètes de sa mécanique.

Possédé par le besoin dévorant d’apprendre mais pas moins de celui de comprendre, de voir et d’expérimenter, il deviendra photographe professionnel après avoir suivi un cours par correspondance d’un institut parisien. C’est pendant son séjour à Cuba que, toujours par correspondance, il étudie la reliure d’art qui, pour ce bibliophile averti, restera le plus délectable des passe-temps. On retiendra en effet que, de 1951 à 1955, Marc Verne occupa le poste de consul d’Haïti à Camaguey. C’est d’ailleurs là, pendant ses heures de désœuvrement, qu’il écrivit une version pour la scène de Marie Villarceaux et qu’il s’appliqua à rédiger un autre roman, Yoyo. Resté inédit, Yoyo ne sera publié qu’en feuilleton dans l’hebdomadaire Le Nouveau Monde au début des années 1960. C’est l’histoire d’un jeune homme de condition modeste qui, après de brillantes études à Paris, revient au pays où il éblouit la société par son brio et sa vivacité d’esprit. On le croit promis à un avenir des plus florissants, mais l’action se déroule sous l’Occupation américaine et le destin de Yoyo sera beaucoup moins étincelant que les circonstances le laissaient pressentir.

L’auteur de Marie Villarceaux avait déjà fait paraître un petit recueil de prose poétique intitulé Pour mon plaisir et pour ma Peine, un ouvrage subtil et nuancé qui, à sa grande déception, passa presque ignoré du public. Rien ne l’enchante alors autant que de rencontrer ses amis à l’Union-Club et rien ne lui plaît davantage que ces moments privilégiés où, dans la société des beaux esprits, il peut s’adonner au libre exercice de la conversation, à ces échanges scintillants et distingués de la causerie familière. Il entretient un commerce assidu avec Luc Grimard dont il était inséparable et se voulait le disciple, cultive d’étroites relations d’amitié avec Price Mars, Lorimer Denis, Jean-Baptiste Cinéas, Louis Mercier, Christian Werleigh, des intellectuels à l’ironie chatoyante, des intimes qui partagent son sens esthétique et ses goûts littéraires. Dans un article publié peu après le lancement orageux de Marie Villarceaux, Lorimer Denis le décrivait comme «un beau laid toujours précédé ou suivi d’un chien qui ressemble à un loup». Une façon de dire que Marc Verne était alors un fervent amateur de la race canine avec un faible particulier pour les bergers allemands.

C’était un griffe au teint de bronze, un homme râblé, petit de corps mais doté d’une extraordinaire capacité de résistance doublée d’une robustesse insoupçonnée. Au sujet de sa vigueur justement, c’est après une partie de bras de fer que, dans son jeune temps, il vécut une aventure aux allures dramatiques qui plongea toute la ville en émoi. Un soir, après qu’il eut arraché la victoire au fringant Sicot Quesnel, une altercation s’engagea entre les deux camarades qui se termina par la retentissante gifle que Quesnel servit à Verne juste avant qu’il ne dégaine son pistolet afin de décourager toute tentative de réaction ou velléité de réplique. L’affaire provoqua le scandale que l’on pense et faillit se terminer de manière tragique. Après l’incident, en effet, les sœurs de Marc Verne lui refusèrent l’honneur de participer au repas de famille tant que l’affront n’aurait pas été proprement réparé. Écoutons Antoine Bernardin qui nous raconte la suite des événements: «un beau jour, au même endroit, c’est-à-dire à l’Union-Club, sans aucun préambule, Verne sortit son poignard et fonça sur l’offenseur, qui, cette fois, prenant ses jambes à son cou, détala en vitesse. Et Verne, le poursuivant, lui fit une blessure à la jambe*». (Silhouette d’hier, 1985, p.52)

Quand survient la dictature duvaliériste, Marc Verne est déjà un écrivain à la retraite. Il médite sur ses prochaines créations, sur le cheminement narratif de ses romans, sur le canevas détaillé de ses pièces de théâtre, toutes des œuvres qu’il ne se résoudra pourtant jamais à écrire, préférant s’adonner avec philosophie à la culture des œillets et des amaryllis. Il fait jouer Marie Villarceaux devant un public conquis d’amateurs, donne des cours d’espagnol à l’Institut Anténor Firmin, prononce d’érudites conférences devant des auditoires restreints, retourne à son cher Union-Club chaque jour un peu plus déserté car l’heure est à la discrétion et à la prudence. L’auteur de Marie Villarceaux gagne alors sa vie en exploitant la « Royal dry-cleaning », petit commerce qui suffit à assurer son indépendance matérielle et le confort du foyer. Homme simple et dépourvu de vanité, indifférent face à l’argent, Verne n'entretient aucun penchant dispendieux et ses ambitions, du moins dans l’ordre temporel, resteront toujours discrètes et raisonnables.

C’est à la stupéfaction générale que, par un soir de septembre 1964, les tontons-macoutes iront cogner à sa porte. Comment cet homme qui s’était pourtant prudemment tenu à l’écart de la politique, qui avait vécu sans tentation partisane ou conviction militante, avait-il bien pu tomber dans les filets de la répression duvaliériste? Avait-il été piégé par des agents provocateurs? Aura-t-il proféré quelques paroles imprudentes? Nous n’en saurons jamais rien. Toujours est-il qu’on le conduit nuitamment à Port-au-Prince où, avec ses compagnons d’infortune, il est jeté dans une cellule crasseuse de Fort-Dimanche. Là, à chaque fois que l’officier de service passait aux abords de son cachot, Marc Verne se levait immanquablement pour lui faire entendre qu’il était un homme malade. Cette obstination allait se révéler payante. En effet, quelque temps après, on le transférait dans des quartiers un peu moins austères de la prison, ce qui, sans doute, lui sauva la vie. Si, en fin de compte il parvient à réchapper de la détention, ce sera grâce à l’intervention de Gérard de Catalogne, alors conseiller privé du président. C’est après la lecture d’un éditorial de celui-ci que Duvalier, ravi, se déclara disposé à combler son ami de toutes les faveurs qu’il eût souhaité obtenir. De Catalogne n’avait qu’un vœu à exprimer, l’élargissement de Marc Verne. Avant la fin de la journée, une voiture de la présidence déposait l’auteur de Yoyo en haillons chez le journaliste. «Tu en a mis du temps!» reprocha avec humour un Marc Verne ému à son sauveur qui lui ouvrait les bras.

Rongé par la tuberculose après onze mois de captivité, tourmenté par l’angoisse, les alarmes et les contrecoups moraux, c’est avec une désespérante lenteur qu’il allait recouvrer la santé. Vieillard chenu, mais très droit, très vert, il se promène plein d’allant avec son chapeau mou et son nœud papillon. C’est un monsieur paisible à l’allure grave qui s’ouvre aux sereines délices de l’âge mûr. Avec son œil globuleux, son sourire illuminé de douceur et de malice, il avait, cet éternel gamin, oublié de vieillir. Les jeunes poètes sollicitent avec ferveur les conseils du maître qui, plein de noble autorité, retrouve alors son souci d’instruire, son besoin de plaire et de charmer.

Fuyant les polémiques savantes, loin du conformisme idéologique et affranchi de tout esprit de système, Marc Verne considérait que la première règle de l’écrivain de métier consistait à satisfaire son public. Verne qui possédait sûrement le talent et l’imagination nécessaires pour composer une œuvre beaucoup plus substantielle sera resté l’auteur d’un seul roman, de son célèbre Marie Villarceaux. S’il n’a pas davantage contribué aux lettres haïtiennes, ce n’est point par indolence ou fainéantise, mais parce qu’il possédait avant tout une âme de dilettante et renâclait à l’idée de troquer ses occupations mondaines contre le silence de la solitude du cabinet de travail. Créateur inquiet, il aura donc, ce grand timide, fait de l’école buissonnière, empruntant les chemins inattendus de la liberté de penser, mais aussi ceux des chimères et des illusions. Et puis, pourquoi ne pas le dire, sa déconvenue après le succès de Marie Villarceaux, l’appréhension qu’il avait de subir la fureur jalouse de ses confrères, de s’exposer à leur rage mesquine, d’encourir les foudres d’une critique injuste et déloyale, bref, l’hypocrisie des salons et la fausseté des hommes l’auront proprement écœuré, refroidi ses facultés créatrices, empêché d’aller au bout de ses rêves et de ses ambitions.

Marc Verne est mort dans son lit le jeudi 16 octobre 1969. Il avait 77 ans. Avec lui, disparaissait un écrivain divinement doué, celui qui aura légué à la littérature de son pays ce frais roman qui sent bon, cet attachant Marie Villarceaux dont la trame épique et colorée promet de séduire encore des générations de lecteurs et d’amants du beau.

Charles Dupuy coindelhistoire@gmail.com (514) 862-7185 / (450) 444-7185
* Le coup ne fut pas porté à la jambe comme le dit Bernardin mais bien plutôt à l'abdomen. Laissant son ennemi pour mort, Marc Verne se rendit alors directement au bureau de la police afin de se livrer aux autorités.

Mots-clés: Cap-Haïtien, Littérature haïtienne, Marie Villarceaux, Roman, Écrivain, Marc Verne, Critique littéraire, Yoyo, Sicot Quesnel

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