• Exposition: Les Armes de la Capitale

Carmel Liautaud Laurin (1931-2020)

«Un arbre est tombé et toute la forêt s’en est ressentie!

D’un lugubre cri unanime la cité christophienne pleure le départ de madame Fernand Carmel Laurin, éducatrice de carrière, fondatrice du Collège L’Essor au Cap-Haïtien, à l’âge de 87 ans, suite à un accident cardio-vasculaire en date du 10 juillet 2018 dans un hôpital de la république voisine».

C’est en ces termes que le docteur Kely Bastien souligne le départ de madame Carmel Liautaud-Laurin. L’hommage qui lui est ici fait est une œuvre en trois temps, à trois voix comme on dirait dans ces chorales qu’elle a fondées. De prime abord, un texte du groupe d’animation chrétienne qu’elle avait créé, L’Étincelle Magique(LEM). Dans un second temps, sur une note plus intimiste, sa nièce se remémore les bons moments au Carénage. En finale, un court témoignage d’une de ses élèves évoquera cette grande dame du Nord qui nous a quittés, le 10 juillet 2018. (Note de la rédaction)

Madame Carmel Laurin, un modèle à suivre… (L’Étincelle Magique)

Martial Rose Joséphine Carmel Edmond Liautaud, quatrième enfant et deuxième fille des époux Olga Léon et Edmond Liautaud, est née le 1er Juillet 1931, au Cap-Haitien. Elle a fait toutes ses études primaires et secondaires chez les Sœurs de St-Joseph-de-Cluny. Elle fut une élève très assidue et remarquable pour sa passion de la lecture.

Mariée à l’ingénieur-architecte Fernand Laurin, Carmel Liautaud est devenue Carmel Laurin. Elle débutera sa carrière d’éducatrice à l’École des Sœurs de St-Joseph-de-Cluny, communément appelée «École des Sœurs bleues». Elle y restera plusieurs années avant d’être nommée, directrice de l’École nationale Fanélie-François, école de filles qu'elle dirigea pendant «un demi-siècle». Sous sa gouverne, cette école sera transformée pour devenir une des écoles les plus prestigieuses de la ville. Reconnaissante, la population Capoise surnommera cette école, « Kay Man Laurin », une référence pour les parents désireux de donner une bonne éducation à leurs enfants.

Toute sa vie, elle aura à cœur le développement d’une éducation de qualité pour tous et fondera à cet effet deux écoles :

  • La première surnommée « École Eureka », sise à la rue 14 E, une école qui n’offrait que le cours primaire.
  • La deuxième école : « Collège L’Essor », sise au Carénage, qu'elle dirigera pendant 29 ans. Cette école offrait un cursus varié incluant des cours de français, (grammaire stylistique), de bienséance, de savoir-vivre et de savoir-faire. La rumeur est à l’effet que nombre de ses étudiants se réfèrent encore à leurs notes pour savoir comment se comporter en société.
  • Les gouvernements reconnaîtront officiellement sa contribution en la nommant à deux reprises, Chevalière pour l’éducation dans le Nord.

    Outre son grand intérêt pour l’Éducation, Carmel Laurin s’impliqua dans les activités sociales et religieuses du Cap-Haïtien. Membre du Comité de gestion de l’Archidiocèse du Cap-Haitien, sous la Direction du feu Monseigneur François Gayot, elle démontra son esprit chrétien en devenant une laïque engagée. En étroite collaboration avec le Révérend Père Jean Joseph, elle fondera une école presbytérale, baptisée « École Presbytérale de Saint Denis » soucieuse d’aider les enfants dans le besoin.

    Dynamique, s’intéressant particulièrement aux activités pour jeunes à la Cathédrale du Cap-Haïtien, elle mettra sur pied :

    1. Une Chorale baptisée «Soleil»;
    2. Et un autre groupe religieux et social (SOREM) qui deviendra avec la collaboration du Révérend Gabriel Charles, L’Étincelle Magique (L'EM), qu'elle dirigera jusqu'à sa mort. Depuis plus de 42 ans, ces deux groupes d’animation sociale et religieuse ont vu naître nombre de religieux et religieuses ainsi que plusieurs personnalités importantes dans divers domaines qui œuvrent au Cap-Haïtien, en Haïti ou ailleurs dans le monde.

    Cette splendide femme s’est engagée dans la promotion des groupes de femmes dans le département du Nord et travaillera avec ardeur pour la valorisation de la femme haïtienne. Impliquée dans le mouvement scout, où elle devint «Guide», elle créera les «Jeannettes» pour les pépinières. Commissionnaire dans la branche du Nord pendant plusieurs années, elle deviendra conseillère par la suite.

    C’est une dame qui ne se lassait jamais de travailler, d’œuvrer pour le bien de tous, de toujours venir en aide à ceux qui le méritaient et à ceux qui se sentaient exclus de la société. Elle avait même ouvert et dirigé pendant plusieurs années une «Pension» chez elle. Elle y recevait des jeunes (des deux sexes) venus de partout pour s’installer au Cap-Haïtien. N’ayant pas eu d’enfants, elle prenait soin de ces jeunes et les éduquait comme s’ils étaient les siens. C’était une dame charitable qui chérissait le proverbe créole : «Sa men dwat bay, men goch pa bezwen konnen l».

    Sa devise était : « Pensez grand et visez haut » et elle disait toujours : « Volonté = Victoire». Ces thèmes étaient le fondement de son enseignement. Femme de nature modeste, calme, sévère, elle était connue pour son altruisme, faisait souvent preuve de beaucoup d’amour et toujours de respect envers tous, sans égard à la classe sociale. Douée d’un grand esprit d’analyse, elle parlait peu mais cependant elle savait se faire entendre. Son grand défaut, si tant est que ce soit un, était sa tolérance. Elle se gardait toujours de juger ou de critiquer afin de mieux comprendre les autres et de créer l’esprit d’équipe chez tout le monde. L’éducation était sa priorité et son rêve a toujours été de voir réussir tous les élèves tant sur les bancs de l’école que dans la vie.

    Cette année marquait 70 ans d’implication dans le secteur éducatif dans le Nord. Elle est donc impayable et irremplaçable.

    Pour son empreinte en chacun de nous, Capois et Capoises, madame Carmel Laurin mérite d’être reconnue dans tout le pays et dans la diaspora pour son travail extraordinaire en éducation et son implication sociale.

    Source : D’après les propos des membres de L’Étincelle Magique, lors des funérailles de Carmel Liautaud-Laurin.
    Portrait de ma tante… Carmel Laurin

    Avant de la présenter comme personnage public, emblématique et influent, permettez-moi de parler de ma tante Carmel.

    Elle était la femme de tonton Fern (mon parrain), le fils aîné de ma grand-mère. L’ingénieur Laurin comme on l’appelait. Tante Carmel aimait la vie de famille. En témoigne la pension qu’elle a tenue durant des décennies au Carénage. Zone qui garde encore un peu de fierté dans ce qui reste de ma ville. Jusqu’à récemment, tante Toye allait dîner au Carénage le dimanche.

    La maison de tante Carmel était toujours remplie de petits enfants, demoiselles distinguées et de gentils garçons. On ne parlait que français au Carénage. Et si de nos jours, vous fréquentez ses fils et filles, vous verrez avec quelle aisance ils s’expriment, se tiennent, des gens distingués, polis (ces qualificatifs reviendront sans doute durant mon message).

    J’ai en mémoire, ces fêtes d’enfants, de fin d’année, de bals déguisés, les premières communions. Ce n’est pas exagéré de parler de «Perles rares», je n’ose pas citer des noms.

    Il faisait bon vivre au Carénage. C'était le fun. Tout le monde avait sa place, on se sentait chez soi. Les liens développés entre les pensionnaires sont restés pour la vie.

    Tante Carmel était une grande dame, une éducatrice de carrière.

    École Fanélie-François (l’école Man Laurin). C’était facile de reconnaître ces petites filles toujours tirées à quatre épingles avec leurs uniformes, leurs rubans et surtout le français, impossible de laisser échapper un mot en créole à travers les rues (sinon on va dire à Madame). Tante Carmel a laissé son empreinte à l’École Fanélie-François et par la suite à l’Essor, ce collège qu’elle a fondé et qui s’est démarqué par la performance et le résultat de ses élèves aux examens officiels.

    Tante Carmel était une fervente chrétienne, «yon bon» catholique».

    Le Groupe LEM (L’Étincelle Magique). Étant MEJISTE durant des années, je n’ai pas eu l’occasion de faire partie de ce groupe d’animation, vraiment dédié aux célébrations eucharistiques. Ces jeunes ont rendu les célébrations pascales, les liturgies de Noël vraiment vivantes. Les décorations de la Cathédrale faisaient vraiment la fierté de tante Carmel et de son équipe. C’était grandiose, faste, imposant. À l’époque où la ville recevait les bateaux croisières, les touristes s’attardaient bien à tout photographier. (En passant la décoration de la Cathédrale du Cap lors du mariage de Régine, ma sœur, était assurée par son équipe.)

    Tante Carmel était entourée d’équipes solides. Elle était influente. Je regarde de nos jours, des gens qui volent la vedette, «yon» série de politicienne à l’envers, mais «kisa yo réglé » même.

    Source : Myriam Saint-Fleur, Montréal, 2018
    La Carmel Laurin que j’ai connue … (Témoignage d’une élève)

    On dit souvent que «c’est au cimetière qu’il y a le plus de gaspillage. Trop de gens y reposent, partis sans avoir accompli ce pourquoi ils étaient nés. »

    Cela ne fut pas le cas de celle que nous voulons honorer aujourd’hui. Elle laisse derrière elle un témoignage vivant du fruit de sa destinée. D’aucuns diront, elle fut pour moi une mère, une modèle, un exemple sans pareil, d’autres diront, elle m’a encouragée à viser l’excellence, à faire de moi une femme confiante, fière de moi-même, une femme capable de se dépasser, de sauter les bornes et les chaines pour atteindre le sommet.

    Derrière son calme, se cachait détermination, éthique, savoir-faire, discipline, tact, compassion, discernement, écoute, et que sais-je encore, les mots me manquent. En tout cas, l’héritage est énorme, et essayer de la dépasser, c’est tout un défi, en tout cas, bonne chance à celles qui veulent s’y atteler.

    Aujourd’hui, je veux tout simplement rendre à César, ce qui lui est dû, je veux parler de madame Laurin, directrice de l’école qui porte d’ailleurs son nom, et à juste titre, l’école de Mme Laurin ou l’École nationale Fanélie-François.

    Nous sommes de cette génération des gens du Nord qui ont connu et côtoyé des grands noms dans l’histoire de la ville du Cap, ces noms qui font désormais partie du patrimoine de cette ville que nous aimons tant. Mme Laurin fait partie de ces femmes hors-pair. Elle a sacrifié de son temps, ses avoirs, à bien des égards, afin de former des jeunes filles de distinction, qui au cours des années, deviennent des femmes qui marquent leur génération, qui impactent leur milieu que ce soit en Haïti ou au-delà des frontières d’Haïti.

    À son actif, directrice d’école durant plus de 50 ans, fondatrice de pensionnat, elle contribua à des œuvres de compassion au sein de la communauté. La liste de ses œuvres serait longue, je m’arrête ici, sans cependant passer sous silence ce qu’elle faisait dans le privé avec des familles dont elle avait pris charge à bien des égards.

    En tout cas, personne ne peut dire concernant Mme Laurin, que ce fut un gaspillage. Ce qu’elle nous a légué parle trop fort en sa faveur. À nous de garder cet héritage, d’en prendre soin, de le faire croitre afin qu’il continue à impacter les générations à venir, une façon de lui témoigner éternellement notre reconnaissance et notre gratitude.

    Références : Voir dans cet article: Le Dr Kely BASTIEN souhaite un bon voyage pour l’au-delà à Man Laurin.

    Voir aussi cet article : À la mémoire de madame Fernand Laurin

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