• Exposition: Les Armes de la Capitale

Les manufactures royales de Christophe (Charles Dupuy)

Parmi les réalisations particulièrement spectaculaires de Christophe on ne compte pas souvent les manufactures royales du Cap et de Sans-Souci. On oublie que, sous l’administration de Christophe, les Haïtiens se vêtaient déjà d’une cotonnade fabriquée en Haïti même dans les ateliers du roi. Ces filatures s’approvisionnaient du coton provenant des grandes plantations de l’Artibonite ou du plateau central, et les Haïtiens de l’époque s’habillaient fièrement avec un tissu qu’ils fabriquaient eux-mêmes, à partir d’un coton planté, récolté, égréné, peigné, filé, cardé et tissé dans leur propre pays. En plus d’avoir introduit l’exploitation industrielle du textile en Haïti, Christophe avait établi une fonderie à Sans-Souci qui fabriquait des boulets, des canons et des affûts de bouche à feu.

Dantès Bellegarde. Un historien haïtien que l’on ne peut aucunement suspecter de se montrer exagérément élogieux à l’égard de Christophe, écrit dans son livre, Histoire du peuple haïtien, en parlant de son administration: «L’industrie reçut des encouragements. Une usine fut établie pour la fabrication des cotonnades. Les armes et munitions nécessaires aux troupes sortaient des manufactures royales». L’armée haïtienne s’équipait effectivement des munitions provenant de la Fonderie royale de Sans-Souci, laquelle fabriquait des boulets, des bombes mais aussi beaucoup d’objet d’utilité courante. La poudre et le saltpêtre que l’on stockait dans la poudrière de la citadelle provenaient des manufactures royales

Une sorte d’amnésie collective tend à faire oublier aux Haïtiens la grandeur de leur pays et sa gloire d’autrefois. Universellement reconnue aujourd’hui comme le pays le plus pauvre de l’hémisphère, Haïti comptait encore, sous Christophe, parmi les premiers exportateurs mondiaux de café, de sucre, d’indigot et de bois de teinture. Sous l’administration du roi, les places publiques étaient bien entretenues, les rues bien éclairées et les caisses de l’État prodigieusement bien garnies. Les troupes théâtrales jouaient des pièces «créoles», entendez haïtiennes, à l’Opéra du Cap, l’Imprimerie du Roi publiait régulièrement la Gazette royale.

Sous Christophe, Haïti était riche et respectée, elle engrangeait les énormes recettes de ses exportations, frappait une monnaie d’or à l’effigie de son monarque et négociait avec le roi d’Espagne l’achat de la partie de l’Est, l’actuelle République dominicaine. Haïti ne traînait pas de dette extérieure, elle ne connaissait pas non plus le déficit budgétaire et les biens de la nation n’étaient pas hypothéqués. Cette immense fortune nationale reposait essentiellement sur une agriculture dont l’infrastructure productive ressemblait à tous les égards à celle du Saint-Domingue de Toussaint Louverture: grandes habitations et plantation intensive de denrée industrielle d’exportation.

De son vivant même, Christophe était déjà une légende. C’était le Noir le plus célèbre au monde de l’époque, et la rumeur des richesses fabuleuses qu’il accumulait dans son royaume, la splendeur de ses châteaux rallumaient les convoitises du parti colon, excitait la cupidité, l’envie et l’admiration de toutes les puissances coloniales. Christophe n’avait sans doute pas suivi de longues études, mais épris d’ordre et de progrès, sa curiosité naturelle l’avait poussé à s’embellir l’esprit par la conversation, il admirait l’agilité intellectuelle des gens brillants, recherchait autant leur société que leurs conseils avisés. Christophe avait la vision d’un pays prospère et productif. Se souvenant que seulement une décennie avant son arrivée aux affaires, Saint-Domingue était encore la plus belle colonie de toute l’histoire des colonisations, il entendait restaurer la fortune du pays par le travail assidu de ses sujets.

Après la mort du roi, hélas, toutes les manufactures disparaîtront. Le président Boyer, dans sa politique de pacification, s’empressa de fermer sauvagement les manufactures royales, anéantissant ainsi de manière stupide et vengeresse l’infrastructure industrielle patiemment érigée par Christophe. Boyer trouva aussi dans le Trésor royal une somme fabuleuse que les plus prudentes estimations des fonctionnaires situaient autour de 21 millions de dollars. Pour mieux soustraire cette fortune à la comptabilité publique, Boyer créa les comptes non-fiscaux de l’État qui resteront dans les annales comme l’une des plus extraordinaires aberrations administratives haïtiennes.

Durant l’Occupation américaine, le conseiller financier W.W. Cumberland interdira formellement l’établissement d’une filature en Haïti afin de ne pas faire chuter le volume des importations de textiles au pays, ce qui pourrait nuire aux recettes douanières, garantes du remboursement de l’emprunt de 1922. Lescot lèvera cette contrainte administrative, mais c’est seulement sous la présidence d’Estimé, en 1948, que l’industriel Oswald Brandt inaugurera enfin une usine textile à Port-au-Prince, c’est-à-dire 128 ans exactement après la fermeture de celle de Christophe.

Les Haïtiens cultivés ne cachent jamais leur sympathie pour Pisistrate. Pisistrate c’est ce tyran athénien qui encouragea le commerce et l’industrie, érigea le Parthénon, construisit des routes, relia la ville d’Athènes au port de Phalère et amena par des conduits souterrains les sources des montagnes au cœur de la cité athénienne… S’ils éprouvent de l’admiration pour Pisistrate et manifestent des transports larmoyants en évoquant son œuvre, les Haïtiens cultivés se gardent bien de s’extasier avec autant de ferveur devant les impressionnantes réalisations de Christophe que, bien au contraire, ils se chargent de déprécier, de détracter et de diffamer.

Beaucoup d’historiens à l’esprit chagrin et des générations de guides pour touristes n’ont pas encore pardonné à Christophe l’immense richesse qu’il avait su créer dans son royaume, et pour expliquer les marques indéniables de faste et de progrès qu’il a laissées, ils s’évertuent avec persistance à le dépeindre très méchamment comme un mégalomane, un monarque dément, un tyran sanguinaire

Jamais pourtant dans le cours de son histoire, Haïti ne se trouva aussi riche que sous le gouvernement de Henri Christophe, dont les qualités d’organisation, l’efficacité administrative, la gestion des affaires du pays ainsi que l’immense opulence qui en résulta, en font sûrement le plus grand chef d’État haïtien.

Charles Dupuy coindelhistoire@gmail.com (514) 862-7185 / (450) 444-7185

Mots-clés: Palais de Sans-Souci, Henri Christophe , manufactures, Imprimerie du Roi, Filature, Fonderie, Fonderie Royale , Économie , Infrastructure industrielle

logo site de la ville du Cap-haitien