• Exposition: Les Armes de la Capitale

Bal tragique à Rumba-Night-Club (Charles Dupuy)

Le 7 février 1965, un des tueurs préférés de François Duvalier, Adherbal Lhérisson, le fils du major Vir Lhérisson*, celui à qui Duvalier donnait carte blanche pour la surveillance de la frontière nord du pays, un des plus dévoués tontons-macoutes du régime, entrait rouge de colère à Rumba Night-Club, au Cap-Haïtien. Rumba était à l’époque une des boîtes de nuit les mieux fréquentées de la ville, mais comme la clientèle se disait intimidée par les excès des tontons-macoutes en goguette qui tiraient en l’air pour se faire remarquer, le maestro de l’orchestre Septentrional et principal exploitant de l’établissement, Ulrich Pierre-Louis, était allé faire ses représentations auprès des autorités de Port-au-Prince. Le résultat de sa démarche fut que Duvalier interdit à Adherbal de mettre les pieds à Rumba.

Un an après, Adherbal Lhérisson, qui avait apparemment obtenu l’autorisation de retourner à Rumba y faisait une entrée remarquée. Adherbal, qui avait la rancune tenace, était visiblement saoul, il était armé jusqu’aux dents et cherchait ostensiblement noise. Il commença par exiger du maestro de jouer sans arrêt sa chanson préférée, Papa Loco, musique dont il ponctuait de temps en temps la cadence par des décharges de mitraillette. Adherbal représentait le parfait tonton-macoute, le délinquant assuré de l’impunité, pouvant tuer n’importe qui, n’importe quand sans que les autorités judiciaires puissent jamais l’atteindre, confiant qu’il était de la protection de son maître, le président Duvalier.

Jamais en effet Duvalier ne permettrait que l’on touchât à ses gardes du corps. Quand son valet de chambre, Ti-Camille assassine un citoyen à coup de pistolet, il n’a qu’à rentrer au Palais pour se mettre à l’abri des poursuites policières. Lorsque Ti-Bobo se fait abattre par un soldat, Duvalier lui accorde des funérailles nationales, accroche en personne les plus hautes décorations de la République sur son cadavre et fait chanter ses louanges par Adrien Raymond, le secrétaire d’État des Affaires étrangères lui-même. Une vraie farce.

Flairant un malheur, le maestro Pierre-Louis profita d’un bref moment d’inattention d’Adherbal pour se faufiler dans ses appartements et s’échapper des lieux. André Gaspard, un grand escogriffe aux oreilles décollées qui se donnait des airs de matamore et se prétendait le tôlier de la place, s’était lui aussi évaporé dans la nature. Les uns après les autres, les moins prudents des clients quittaient en silence, sans demander leurs restes.

Parmi les derniers traînards se trouvait Tony Piquion. Réputé pour sa vitalité explosive, son exubérance et sa joie de vivre, Tony était le fils de Raoul Piquion, un ancien haut fonctionnaire et le frère du docteur René Piquion, le chantre de la négritude. Candidat à la députation du Borgne, Tony entra triomphalement à la Chambre après avoir battu son rival, Ernest Bennett. Tout cela se passait sous la présidence de Paul Magloire, lequel d’ailleurs était le beau-frère de Tony puisque les deux hommes avaient épousé deux sœurs Leconte, Yolette, l’ex-première dame, et Cilotte, la femme de Tony, morte en 1951.

Tony était d’humeur plutôt morose ce soir-là, il voulait surtout faire ses adieux à ses amis auxquels il annonçait son établissement définitif à Port-au-Prince. C’est la seule raison qui expliquait sa présence à Rumba où il s’était rendu malgré les pressantes admonestations de sa fille Yanick, qui ne lui avait pas caché ses sentiments prémonitoires. Quand quelqu’un signala à Tony qu’il avait du sang sur le dos, il sortit en vitesse du bar pour aller examiner sa blessure C’est à ce moment-là qu’Adherbal Lhérisson se plaça en face de Tony qu’il tua à bout portant d’une rafale de mitraillette. Tony tomba face contre terre et mourut sur le coup. Il était environ une heure du matin.

Immédiatement après, Adherbal alla tirer une autre rafale qui blessa deux autres clients, Eddie Hilaire et le jeune Duriez Cadet qui, devenu tétraplégique, mourra dans d’atroces souffrances près de deux ans plus tard.

Le chef de la police, le capitaine Serge Madiou, qui se trouvait sur les lieux du drame, pensa que la meilleure solution serait de conduire Adherbal directement au Palais national. Duvalier reçut Adherbal qu’il laissa partir peu après sans qu’il fut le moindrement inquiété.

En apprenant l’horrible nouvelle, la ville du Cap se figea dans l’incrédulité et la stupéfaction. Qu’un père de famille père de sept enfants, la plupart des mineurs, puisse se faire tuer sans que son assassin soit poursuivi en justice, sans qu’il soit même arrêté, dépassait l’entendement. La population du Nord qui, dix ans auparavant, portait aux nues le petit médecin de campagne et lui assurait sa victoire électorale, mesurait maintenant la méchanceté criminelle du président à vie, sa malveillance, son cynisme et sa perversité.

Toute la ville se mit en grand deuil. Pendant trois jours les postes de radio locaux diffusèrent spontanément de la musique de circonstance. Les funérailles de Tony Piquion dont le cercueil fut porté par ses enfants, par ses amis, par ses anciens coéquipiers de l’équipe championne d’Haïti de 1937, par les humbles gens du peuple, ne furent rien d’autre qu’une immense manifestation de masse contre l’oppression, contre l’injustice, contre les turpitudes du régime duvaliériste et son caractère sanguinaire. Toute la ville se solidarisa autour du cercueil de Tony Piquion, se regroupa dans la douleur et l’indignation. Beaucoup de duvaliéristes d’ailleurs s’affichèrent à l’enterrement pour bien montrer qu’ils ne voulaient pas se faire les complices tacites de ces crimes parfaitement odieux et gratuits.

Vingt et un ans jours pour jour après ces événements, le 7 février 1986, Jean-Claude Duvalier s’envolait pour l’exil. Adherbal Lhérisson vivait alors au Cap, dans une coquette maison qu’il avait construite sur le front de mer. Tout semblait oublié, mais les enfants de Tony entendaient que l’assassin de leur père soit jugé. Ils assuraient qu’ils ne cherchaient pas la vengeance mais qu’ils voulaient la justice, tout simplement.

L’aîné et le benjamin des frères Piquion, Gary et Gérald, allèrent donc appréhender le citoyen Adherbal Lhérisson pour qu’il réponde de ses forfaits devant le tribunal. Lorsque le commissaire du gouvernement, Me Luc B. Mathurin, commença à interroger le prévenu, quelques excités qui pensaient que l’affaire devait se terminer rapidement par le lynchage pur et simple d’Adherbal, allèrent saccager la maison du commissaire qu’ils accusaient maintenant de crime de collusion, de mollesse et de duvaliérisme!

Le système de défense de Lhérisson était simple dans son principe et arrogant dans son procédé. Adherbal prétendait n’avoir jamais eu de raison particulière pour tuer Tony Piquion ou pour blesser mortellement Duriez Cadet. Loin de battre sa coulpe et de faire contrition, Adherbal réclamait les preuves de ses accusateurs. Comme il prétendait que ses victimes avaient été abattues par leurs propres amis, il voulait donc que l’on interroge les proches de Tony Piquion. Plus vous étiez un intime de Tony et plus on pouvait vous suspecter de son assassinat. Adherbal s’enfermait dans cette logique stupide et insolente, refusait de reconnaître humblement avoir agi dans les vapeurs de l’alcool, refusait de regretter son geste homicide.

La colère et l’exaspération des Capois atteignaient maintenant un tel paroxysme qu’on pouvait douter que les débats du procès criminel pussent se dérouler dans le calme et la sérénité nécessaires à une décision équitable du jury. Ce que l’on pouvait craindre le plus c’était que le procès fut invalidé pour quelque vice de procédure. Les témoins se faisaient rares, quand ils n’étaient pas morts, ils ne se souvenaient plus de rien ou refusaient carrément, dans cette atmosphère enflammée, de venir déclarer quoi que ce soit par crainte d’un mauvais parti. Roger Colas, le célèbre chanteur dont on attendait impatiemment la déposition mourait, hélas, quelques jours auparavant dans un tragique accident de voiture.

Enfin, c’est au bout d’un long procès où se distinguèrent Me Leconte et Me Salès, que les membres du jury, convaincus par des témoignages aussi accablants que concordants, condamnèrent Adherbal Lhérisson à la prison à perpétuité pour meurtre. Quelque temps après cependant, profitant de la situation d’anarchie occasionnée par les turbulences politiques, Adherbal Lhérisson quittait la prison du Cap le plus simplement du monde pour aboutir, après mille aventures, en Floride, aux États-Unis. Adherbal Lhérisson est mort dans son lit, à Miami, sans jamais avoir voulu prononcer publiquement un seul mot de repentir pour les crimes qui l’avaient fait condamner.

*Le major Lhérisson se disait le demi-frère du célèbre journaliste Georges Petit.

**À cause de scrupules excessifs, sans doute, je n'ai pas indiqué qu'un de mes bons camarades de jeunesse, Eddy Hilaire, avait été blessé par Adherbal Lhérisson d'une rafale de mitraillette. Les deux ou trois balles qui l'ont atteint, affirmait Eddy à l'époque, lui ont traversé les cuisses presque sans douleur comme des piqûres d'aiguille.

Ne pouvant plus se tenir debout, il s'est alors affaissé comme une masse sur le plancher, ce qui l'a probablement épargné d'une fin affreuse. En effet, le prenant pour mort, Adherbal cessa de tirer en sa direction. Vite remis de ses blessures, Eddy Hilaire est toujours resté discret sur sa mésaventure. La dernière fois que je l'ai rencontré, j'ai été fort heureux de constater que ce sacré veinard se tenait plus solidement que jamais sur ses deux jambes.

Charles Dupuy coindelhistoire@gmail.com

Mots-clés: Cap-Haïtien, Époque duvaliériste, Témoignage de survivants, Adherbal Lherisson, Rumba Night Club, Tony Piquion

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