• Exposition: Les Armes de la Capitale

Gérard de Catalogne (Charles Dupuy)

Gérard de Catalogne est né au Cap-Haïtien le 19 juin 1908. C’était le fils de Léo de Catalogne, un commerçant originaire des Antilles françaises et de sa femme, née Joséphine Geschler. Son grand-père français, Charles de Catalogne, pour avoir refusé d’abandonner le journal Les Antilles qu’il dirigeait dans la ville de Saint-Pierre, devait tragiquement disparaître, lui et toute sa famille, lors de l’éruption de la montagne Pelée en 1902. Sa grand-mère haïtienne, Madame Geschler-Massac, tenait au Cap une librairie très fréquentée par les intellectuels et, pour ce motif, très étroitement surveillée par la police politique. Après avoir commencé ses études au Collège Notre-Dame de sa ville natale, de Catalogne se retrouvera au Collège de France de la Martinique, et puis enfin à Paris, au lycée Louis-le-Grand. Sous l’influence de ses professeurs qui orientent ses lectures littéraires, il se forge des convictions politiques proches de la bonne vieille droite bourgeoise, catholique et monarchiste. Dès la classe de philosophie, il révélait son originalité d’esprit et son ardeur polémique en fondant avec quelques camarades une revue intitulée Les Faisceaux qui prétendait défendre la tradition, la famille et les valeurs chrétiennes.

C’est dans ce Paris de l’entre-deux-guerres que vivent quelques-unes des plus grandes figures de la littérature mondiale. C’est donc dans les librairies encombrées d’intellectuels ou dans les salles de rédaction que Gérard de Catalogne va les rencontrer et même se lier d’amitié avec elles. Comme d’autres visitent les musées, de Catalogne choisit de frapper à leur porte, d’entrer dans leurs salons, de s’attarder dans leurs études. «J’ai bien connu Jacques Bainville, nous dit-il, et je le revois dans son bureau de La Revue Universelle, boulevard Saint-Germain, où il recevait le lundi après-midi…» C’est d’ailleurs avec Bainville qu’il apprend, dit-il, «ce que représente une ambition noble, un orgueil viril, une fidélité inébranlable». Quand il commence à échanger des notes avec Mauriac, Maxime Real del Sarte, Maurice Pujo, Léon Daudet et Charles Maurras, ses maîtres de la dure école du journalisme, il est dans la jeune vingtaine, membre de la Croix de Feu du colonel de la Roque et militant actif du monarchisme français. Engagé dans la lutte «en vue d’une renaissance des valeurs spirituelles et de l’ordre catholique», il est de tous les ralliements d’ultras, de toutes les marches et de toutes les manifestations. Mais son séjour parisien c’est d’abord et avant tout L’Action Française, les causeries littéraires et les débats politiques organisés par le grand journal de Charles Maurras, son idole et son véritable maître à penser. À cette époque, affirme-t-il, L’Action Française représentait dans les milieux du Quartier latin «la plus grande force de résistance à l’œuvre de démolition entreprise systématiquement par la Troisième République».

Ami de Montherlant et de Drieu la Rochelle, il fréquente assidûment les maîtres qu’il vénère, Georges Duhamel, Julien Benda, Henri Clouard, André Thérive, Eugène Marsan. Directeur littéraire de la maison d’édition Fernand-Sorlot, il fait ses classes dans la bohème poétique des cafés de Montmartre où il côtoie Thierry Maulnier, André Salmon, Pierre Mac Orlan, Pierre Gaxotte, Francis Carco, Robert Brasillach, Pierre Lazareff, Roland Dorgelès, André Malraux et tous les grands pontifes de la République des lettres, Giraudoux, Gide, Cocteau, Bernanos, Léon-Paul Fargue. C’est toutefois dans les couloirs de L’Action Française qu’on le retrouve le plus souvent, c’est là qu’il découvre son métier de journaliste, qu’il apprend à composer des articles avec «le goût du style, le culte de la raison, la sûreté du jugement» comme il l’avoue lui-même. C’est par les travaux de l’esprit, dans le constant commerce des livres et des idées que de Catalogne va devenir un éditorialiste à la touche unique, un fabuleux journaliste capable de capter l’attention de son lecteur par l’intensité, le mouvement et l’éclat oratoire qu’il donne tout naturellement à sa phrase. Sa méthode de travail était, du reste, assez originale. Il griffonnait ses textes au fil de sa pensée ou, plus sûrement encore, les dictait d’un seul jet à sa secrétaire avec une apparente désinvolture. Il trouvera un plaisir de plus en plus vif à travailler selon ce procédé. Déclamant ses papiers d’une technique sans défaut en faisant les cent pas, l’index pointé au plafond. Quelquefois, il s’amusait à donner des démonstrations de son savoir-faire à de jeunes rédacteurs afin qu’ils soient témoins de son éblouissante virtuosité. Rompu aux subtilités de sa profession, le journalisme restera pour lui le seul métier, mais aussi la noble distraction, le seul divertissement, le seul bonheur.

Après y avoir vécu plus de vingt ans, les infortunes de la vie forçaient Gérard de Catalogne à quitter Paris, «les tilleuls de ses boulevards, les illuminations de ses magasins, l’odeur spéciale de sa chaussée, la légèreté unique de son printemps» pour retourner dans sa ville natale. En Europe, c’est la fin de l’après-guerre, la montée des périls. En Haïti, c’est l’Occupation américaine, le début du gouvernement de Vincent. Il retrouve avec chaleur ses compatriotes qu’il décrit comme «d’anciens Français avec les qualités et les défauts inhérents à ce peuple». En 1937, il se multiplie pour construire le parc Vincent, fonder l’hebdomadaire La Lanterne et organiser, toujours au Cap-Haïtien, le premier Congrès national de la presse haïtienne. En 1939, les autorités de l’épiscopat de Port-au-Prince lui confient la direction de La Phalange, «le grand quotidien national et catholique». Meneur d’opinion combatif et rigoureux, il s’engage avec enthousiasme dans cette mission qui convient parfaitement à ses positions idéologiques. Défenseur passionné de l’Occident chrétien, toujours prêt à lutter contre «le germe malfaisant des idées bolchéviques», de Catalogne est un inconditionnel de l’anticommunisme qui n’a jamais ménagé de ses attaques les tenants de l’athéisme et du matérialisme d’État. Après cette expérience qui dura deux ans, il quittait La Phalange pour aller diriger le journal officiel du gouvernement d’Élie Lescot, Le Soir. Son comité de rédaction, Félix Courtois, Roger Gaillard, Jean Magloire, Jean Coradin, Pradel Pompilus, Daniel Heurtelou, Maurice Clermont et son cousin Charles de Catalogne, regroupe les meilleures plumes de l’époque et compose une redoutable équipe de polémistes.

En octobre 1943, il accompagne le président Lescot dans sa tournée officielle aux États-Unis et au Canada et, en 1945, fera partie de la délégation haïtienne à la Conférence internationale de San Francisco. Cette première expérience diplomatique lui inspire Les nostalgies de San Francisco, un recueil de réflexions et témoignages. En 1941, il avait publié à Montréal, Notre Révolution, trois volumes consacrés à la gloire de Franco, mais hostile au marxisme, à Hitler et au Mussolini de l’Axe. Au fil des années il aura fait paraître Le message de Thomas Hardy (1926), Les compagnons du spirituel (1945), deux livres préfacés par François Mauriac, Dialogue entre deux mondes (1931), Haïti devant son destin (1939), Haïti à l’heure du tiers monde (1965), des ouvrages remplis de méditations optimistes sur la solidarité internationale, des études littéraires, sociales et politiques au style travaillé, pleines de professions de foi humaniste, d’aspiration généreuse, de verve et de passion.

Dans les jours précédents le renversement de Lescot, alors que grondait la vindicte populaire, de Catalogne se trouva convoqué au Palais national, avec tout le gratin politique. C’est dans une atmosphère chargée d’électricité qu’il vit surgir le major Paul Magloire, le puissant commandant des casernes Dessalines, devant lequel tout le monde s’écarta jusqu’au moment où il s’arrêta devant le chef d’État qu’il salua militairement en disant: «Président, je viens aux ordres!» À la grande surprise de tous, de Catalogne quitta immédiatement les lieux. À ses amis qui essayaient de le retenir il déclara: «Messieurs, je ne suis pas un enfant. Le gouvernement est perdu. Si Paul, manches retroussées, couvert de sueur et de poussière, était venu dire au président, « je viens au rapport», celui-ci aurait peut-être encore une chance de sauver son gouvernement, mais qu’il soit venu «aux ordres» dans une tenue de gala, c’est la prévue incontestable que Lescot est perdu». Sur ce, il courut à la rédaction de son journal afin d’ajuster le ton de ses éditoriaux à la nouvelle tournure des événements.

La suite lui donna amplement raison. Pendant toute la présidence d’Estimé (1946-50), il sera membre de la Commission des Nations unies en Palestine. Paul Magloire en fera le directeur du Bureau haïtien du tourisme à New-York. À la chute de ce dernier, il se rapproche de son ami Luc Fouché qui affiche alors ses prétentions à la présidence de la République. En 1957, juste après l’arrivée de François Duvalier au pouvoir, il prend la direction de l’hebdomadaire Le Nouveau Monde qu’il venait de fonder avec Fouché au Cap-Haïtien. Parmi les collaborateurs, Réjeanne Jacquesix, Richard Constant, Félix Coutois, Yvon Hippolyte et Éric Étienne. De son siège social établi au 2, rue du Conseil, (rue 24-C) Le Nouveau Monde s’engage alors dans une timide opposition au nouveau gouvernement. Quand Fouché démissionne de son poste d’ambassadeur, il se brouille avec son ami de Catalogne lequel, de son côté, lui enlève le titre de directeur-propriétaire du journal. Pour la première fois de sa carrière, de Catalogne dirige une grande publication dont il est le seul maître à bord. Les plus hautes ambitions lui sont désormais ouvertes. Il déménage les bureaux et le matériel d’imprimerie du Nouveau Monde à la Cité de l’Exposition de Port-au-Prince, où, sans même chercher à sauver les apparences, le journal changeait de ligne rédactionnelle, tournait bride, devenait le quotidien officiel du gouvernement duvaliériste.

Ce retournement d’obédience déconcerte l’opinion qui voit de Catalogne, ce quarteron privilégié de la naissance et de la fortune, se transformer en ami et associé politique du noiriste et «quarante-sizard» François Duvalier. Il faudra convenir qu’il existait entre les deux hommes de bien moins profonds dissentiments d’esprit et de caractère qu’il ne paraissait à première vue. Il s’agissait d’incorrigibles conservateurs qui partageaient une mutuelle admiration pour Mussolini, Salazar, Mustafa Kémal et qui, du moins sous ce rapport, se retrouvaient en pleine convergence idéologique, en parfaite conformité d’intérêts et d’opinions. C’est donc avec toutes les ressources de son éloquence, toute la vigueur de sa dialectique et de son érudition que de Catalogne applaudira désormais les décisions de Duvalier et soutiendra sa dictature. Délégué culturel en Europe en 1962, ambassadeur d’Haïti en mission à Paris l’année suivante, il sera de 1963 à 1967, directeur général de l’Office national du tourisme et de la propagande. Membre de la délégation haïtienne au Festival des arts nègres de Dakar en 1966, il entrait au grand Conseil technique en 1967. En peu de temps, il sera devenu un des favoris de Duvalier, un des plus solides piliers de son régime.

Dans le contexte politique bouillonnant de ces années de despotisme, il aura servi de grand avocat et de grand tribun du pouvoir duvaliériste dont il se voulait à la fois le porte-parole, l’apologiste et le champion. Présent sur tous les fronts, il déploie tout son zèle et met toute son ardeur à la défense de cette dictature qu’il voulait doter d’une morale, dont il prétendait même devenir un peu la conscience. Le directeur littéraire qui dormait en lui proposera au président la publication de ses œuvres, de ces fameuses Œuvres essentielles de François Duvalier dont il se charge de l’édition en plus d’en rédiger la très longue et fort laudative introduction. «Il y aurait une belle page à écrire, dit-il, à propos de ce dialogue sur le commandement, inauguré par le docteur Duvalier dans la clandestinité et qui lui a permis pendant plusieurs années, de mener une action souterraine, dont personne ne se doutait de l’efficacité et de la profondeur. Je me souviens de ma surprise quand, trois mois après les événements de décembre 1956, j’ai découvert l’existence au Cap-Haïtien et dans le Nord d’une véritable marée duvaliériste, qui bousculait tout sur son passage. Certains alors ne voulaient pas l’admettre, mais il y avait des signes dans le ciel et des feux sur le rivage; ils jetaient des lueurs fulgurantes sur les activités d’un candidat à la présidence, qui parlait peu, était avare de gestes spectaculaires mais qui prenait ses décisions longuement muries avec une audace, qui faisait croire que d’autres tiraient les ficelles […] Voilà un des secrets du président Duvalier et qui ne s’explique que par l’habitude prise depuis ses années de jeunesse de bien étudier un problème avant de le résoudre, de chercher à connaître l’adversaire avant de le combattre, de l’attaquer au moment où il s’y attend le moins, à l’heure qu’il a choisie et dans les circonstances qui lui paraissent favorables. La grande politique est un art, une école de psychologie, un laboratoire d’expérience, ce qui signifie bien qu’elle appartient à l’ordre de l’intelligence et qu’elle suppose des idées à propager, des synthèses à coordonner, un humanisme à promouvoir.»

De Catalogne pourrait tisser des kilomètres de ces phrases à l’éloquence dithyrambique vantant les qualités et les mérites de son chef. Le lecteur aura vite perçu la différence entre ces périodes brillantes, exquises, habilement charpentées, et la prose insipide des plumitifs qui remplissaient les colonnes des journaux de l’époque. De Catalogne manie la langue comme un incomparable ouvrier du verbe et son discours possède ce relief d’expression, cette chaleur d’accent, cette couleur qui enchantent et captivent. Lisons maintenant entre les lignes. De qui parle-t-il donc en évoquant ceux qui refusaient d’admettre «qu’il y avait des signes dans le ciel et des feux sur le rivage», de qui, si ce n’est de Luc Fouché, l’éternel candidat à la présidence, celui auquel une tumultueuse amitié l’avait si étroitement lié naguère. Quant au portrait qu’il nous trace de Duvalier, ce cynique, ce calculateur impénétrable prêt à frapper ses ennemis au moment où ils s’y attendent le moins… c’est à vous donner froid dans le dos. Gérard de Catalogne n’était pas un politicien, il était un journaliste qui fascinait par son intuition et sa fluidité intellectuelle, c’était un esprit flamboyant, un être complexe et qui n’en était pas à sa première contradiction.

En 1970, à l’instigation probable de François Duvalier, de Catalogne soulevait la très épineuse question de la succession présidentielle en proposant dans les colonnes du Nouveau Monde le jeune fils du président comme un remplaçant possible de son père. Il ouvrait ainsi la porte à un débat politique suivi d’une révision constitutionnelle qui donna le pouvoir en héritage à Jean-Claude Duvalier et assura la survie du régime. Pourtant, après la disparition du dictateur en 1971, le premier souci de la nouvelle équipe dirigeante fut d’éloigner de Catalogne du pays en le nommant ambassadeur extraordinaire d’Haïti à la Haye. Il quitta donc Port-au-Prince avec sa femme d’origine russe, Marina, mais c’était pour se rendre directement dans la capitale française où vivait son fils, le Dr Guy de Catalogne, alors chef de clinique chirurgicale de la faculté de Paris. Peu après, il alla s’établir à Nice, où retrouvant les passions de sa jeunesse, il se lança dans le négoce du livre en ouvrant une petite librairie. C’est là que, succombant à une cruelle affection des os, il mourut en octobre 1974.

Charles Dupuy coindelhistoire@gmail.com (514) 862-7185 / (450) 444-7185

Mots-clés: Cap-Haïtien, Époque duvaliériste, Dictature, François Duvalier, Journaliste, Journal La Phalange, Gérard de Catalogne, La Lanterne, Duvaliérisme, Propagande, Le Nouveau Monde

logo site de la ville du Cap-haitien