• Exposition: Les Armes de la Capitale

Le destin politique de Luc E. Fouché (Charles Dupuy)

Né au Cap-Haïtien en 1904, Luc E. Fouché était un mulâtre à la peau foncée, un bel homme aux traits réguliers, au nez droit et à la mâchoire volontaire. Fouché était le fils de Madame Ermina Fouché et de M. Antoine Lucchesi, un commerçant d’origine corse qui, à l’époque, se trouvait à la tête d’une des fortunes les mieux établies de la place. Après de brillantes études secondaires au Collège Notre-Dame, Fouché embrassa la carrière d’avocat. Nommé substitut du commissaire du gouvernement, il devenait, quelques mois plus tard, juge au tribunal civil et, peu après, député du Cap-Haïtien. C’était sous la présidence de Sténio Vincent. Lorsque Fouché prononça son premier discours devant celui-ci, Vincent fut tellement ébloui par la personnalité affirmée, le talent d’orateur et l’intelligence du jeune parlementaire, qu’il lui manifesta publiquement son enthousiasme et le prit sous protection personnelle. Ainsi lorsque Vincent mit en branle le délicat processus de sa réélection, Fouché fut la seule autorité de la ville à en être informée, au grand dam du président de la Chambre des députés, Maître Edgar Pierre-Louis, tenu prudemment à l’écart de ce qui était encore un secret d’État explosif.

Homme aux grandes ambitions, Fouché fonda une revue littéraire, Le Bibliophile, à laquelle vinrent collaborer Gérard de Catalogne, Hubert D. Bright et quelques autres qui, avec les années, deviendront ses indéfectibles compagnons de route politique. Lorsqu’au début de sa retraite, Sténio Vincent alla s’installer au Cap, Fouché crut bon de se rapprocher de son ancien protecteur. Comme Vincent voulut employer son temps libre à donner des cours de philosophie politique, Fouché se fit l’organisateur de ces prestigieuses manifestations culturelles qui s’adressaient surtout à la jeunesse étudiante et à un public cultivé, trié sur le volet.

Vers la toute fin de son mandat, le successeur de Vincent, Élie Lescot, nomma Fouché au poste de délégué du pouvoir exécutif au Cap-Haïtien. C’était un cadeau empoisonné, puisque la chute de Lescot allait marquer pour Fouché le début d’une amère traversée du désert. Vilipendé par la presse révolutionnaire de 1946 qui l’accablait des propos les plus outrageants, le présentait comme une créature machiavélique capable des plus sordides mesquineries afin de satisfaire ses ambitions personnelles. Fouché fut, bien entendu, mis au chômage politique par le président Dumarsais Estimé. Il feignit donc de reprendre son rôle d’inoffensif professeur de droit civil, alors qu’en réalité il combattait secrètement Estimé et conspirait contre son gouvernement. C’est ainsi qu’il devint l’organisateur clandestin d’une grève des employés de la Plantation Dauphin qui déstabilisa un moment le gouvernement de 46. Pour jeter les bases de cette grève dont il tirait habilement les ficelles, Fouché, mine de rien, se rendait à la Pension Martin (rue 18-C) afin de rencontrer Pierre Menuau, un des piliers de la protestation ouvrière. Curieusement, parmi les pensionnaires, on retrouvait aussi le docteur Duvalier qui, à l’époque, supervisait la construction du Centre de santé de La Fossette. Alexandre Lerouge allait régulièrement rencontrer Duvalier à cette pension de famille où Luc Fouché complotait presque ouvertement avec ses affidés. Le malin Duvalier, qui avait compris leur inquiétant manège, rabrouait parfois l’impétueux Lerouge en lui disant: «Alexandre, cache ton jeu!»

Le 6 décembre 1950, le colonel Paul E. Magloire abattait le gouvernement d’Estimé. Saisissant alors tout ce que l’événement représentait de propice à sa carrière, Fouché courut se mettre à la disposition du gouvernement provisoire, c’est-à-dire de l’homme fort du moment, le colonel Magloire. Appelé à la tête du ministère de l’Intérieur, Fouché se trouva du coup catapulté au sommet de sa puissance politique. Le ministre Luc E. Fouché devenait l’organisateur des premières élections présidentielles au suffrage universel direct en Haïti, celle qui devait à la fois renouveler le corps législatif et désigner Paul E. Magloire à la magistrature suprême. Enivré par ce retour de fortune, Fouché, qui était habité par un fort instinct de la vendetta, jugea le moment très opportun pour prendre quelques petites revanches personnelles. C’est ainsi que Lerouge, qui avait percé ses secrets de conspirateur, fut emprisonné au Pénitencier national où il séjourna plus d’un mois et ne fut libéré qu’après avoir survécu à une rigoureuse série de «quatorze bastonnades en règle». Un commerçant du Cap dans l’établissement duquel Fouché avait passé tout son temps d’exil intérieur, fut fort étonné lorsqu’au lendemain de la chute d’Estimé, il vit Fouché passer silencieusement devant lui, le toisant d’un long regard provocateur et dédaigneux. C’était sa façon de signifier à son ami d’hier qu’il était devenu un homme puissant et sans dette politique envers quiconque. Fouché confirmait donc la triste réputation qu’il avait acquise de politicien cynique et vindicatif, d’homme plein d’arrogance et de présomption.

Le jour même de son installation, le premier acte officiel de Magloire, qui avait une confiance illimitée en Fouché, fut d’en faire son ministre à la Présidence, son principal ministre en quelque sorte. Un mois plus tard, Fouché étouffait une grève générale ordonnée par les organisations syndicales en décrétant la dissolution du MOP et du PSP, «des partis politiques dont les affiliations communistes sont connus du gouvernement» déclarait-il. Tandis que Magloire admirait les talents de manœuvrier de Fouché et sa fermeté, ce dernier, lui, n’entretenait aucune sympathie particulière à l’endroit du président. Il considérait en effet que si Magloire avait su profiter de sa situation militaire pour s’emparer du pouvoir, il était toutefois infiniment moins bien préparé que lui pour exercer la haute fonction présidentielle. Rapidement mis au courant de la piètre opinion qu’entretenait son ministre à son égard, Magloire se sépara brutalement de Fouché qu’il tenait désormais pour un intrigant, un envieux, un fourbe et un hypocrite. En février 1952, il l’envoya méditer sur ses forfaitures en résidence surveillée au Cap. Pendant tout ce temps de disgrâce, Fouché ne cessera de comploter contre Magloire*. Par une étrange coïncidence d’ailleurs, les trois futurs chefs d’état-major de l’armée se trouvaient à ce moment-là en poste dans le Nord. Il s’agit du commandant de Ouanaminthe, Léon Cantave, de l’inspecteur départemental, Antonio Th. Kébreau et du chef de la police du Cap, Maurice P. Flambert. Il ne fait aucun doute que Cantave et Kébreau, qui allaient jouer un rôle déterminant lors des élections de 1957, sont entrés dans le jeu politique de Luc Fouché avec lequel ils avaient certainement partie lié comme tend à nous le montrer la suite des événements.

À la chute de Magloire, Fouché se présenta comme candidat au sénat de la République. Ne pouvant se contenter de rien de moins que la présidence, cette candidature camouflait les véritables ambitions de Fouché et lui gardait un pied dans la porte du Palais national. Pendant toute la campagne présidentielle de 1957, Fouché sera perçu comme le candidat invisible, la grande inconnue de la confrontation électorale. Laissant les candidats déclarés s’entre-dévorer, Fouché jouait au vieux sage prêt à sortir de sa tanière pour courir au secours de la république menacée, prêt à exercer le pouvoir suprême à Port-au-Prince.

Promu général en chef du haut état-major de l’armée, Léon Cantave tenta en plusieurs occasions de se placer à la tête d’une junte militaire qui organiserait les élections. On considère habituellement qu’il visait ainsi à avantager le candidat Clément Jumelle. C’est possible. Cependant il ne fait aucun doute que dans un tel cas de figure, Fouché surgirait de l’ombre afin de profiter des complaisances de son ami Cantave, le nouveau faiseur de roi. Comme Fouché ne disposait pas d’une base populaire suffisante, Cantave devait composer une junte et décréter les élections présidentielles au second degré. C’est ce scénario qu’attendait désespérément le candidat Jumelle qui croyait détenir assez d’appuis chez les parlementaires pour se faire élire président. Quand on sait que tous ces députés et sénateurs avaient été désignés par Fouché au moment où il organisait les élections législatives et présidentielles de 1950, on ne peut douter de l’issue de la bataille.

En octobre 1957, après la proclamation des résultats électoraux qui favorisaient Duvalier, le général Kébreau se rendit, avec tous les membres de son gouvernement, en tournée dans le Nord. Toute cette mise en scène n’était qu’un prétexte pour rencontrer Fouché. Arrivé au Cap en effet, Kébreau, Valville et Zamor, allèrent directement chez Luc E. Fouché qui les reçut à l’étage, pendant que la cohue des invités festoyait au rez-de-chaussée. Deux heures après ce fameux tête-à-tête, tout le monde au pays était au courant de ce qui s’était secrètement dit dans la chambre de Maître Fouché. Les militaires laisseraient un court délai de trois mois de règne à Duvalier avant qu’ils ne le chassent du Palais, organisent de nouvelles élections et couronnent Luc E. Fouché président de la République. Avant que ne s’écoulent les trois mois fatidiques, Duvalier limogeait Kébreau et nommait Fouché ambassadeur d’Haïti à Washington.

Fouché avait entre-temps fondé Le Nouveau Monde, un prestigieux journal hebdomadaire paraissant au Cap et dont il avait confié la direction à son ami Gérard de Catalogne. C’était un organe d’opposition auquel collaboraient des journalistes comme Félix Courtois, Éric Étienne et Yvon Hyppolite. Après avoir été muté comme représentant d’Haïti aux Nations unies au poste d’ambassadeur au Canada, Fouché démissionna de son poste ouvrant du même coup ce qui sera pour lui un long temps d’exil, de désenchantement et d’amertume. Signalons que quelques mois plus tard, Duvalier lui envoya ses émoluments sous la forme d’un chèque substantiel. Duvalier voulait-il lui signifier qu’il refusait sa démission? En tout cas, Fouché lui retourna sans tarder ce trop rondelet montant qui, selon ses calculs, rétribuait une période de travail postérieur à son départ. Son geste altier stupéfia les fonctionnaires du ministère des Relations extérieures. Luc Fouché était un homme d’une rigoureuse honnêteté et un sévère contempteur de l’immoralité administrative.

Au même moment, Gérard de Catalogne, l’un de ses plus fidèles amis passait dans le camp des duvaliéristes en devenant le conseiller privé de François Duvalier, lequel s’emparait du journal de Fouché désormais métamorphosé en quotidien officiel du régime. Duvalier, qui craignait Fouché plus qu’aucun autre politicien haïtien et le considérait comme son seul vrai rival, enlevait la nationalité haïtienne à son ennemi, confisquait tous ses biens, transformait même sa résidence en caserne de miliciens. Membre proéminent de la Coalition haïtienne, Fouché qui apparemment était devenu le président de réserve du Département d’État américain, coordonnait toutes les luttes anti-duvaliéristes des exilés haïtiens. Désormais considéré comme l’homme politique qui remplacerait Duvalier advenant le renversement de son régime, tout complot militaire, toute invasion armée, tout attentat contre Duvalier ne pouvait que profiter à Fouché qui, au lendemain de la chute du dictateur, rentrerait à Port-au-Prince pour marquer la fin des temps terribles et former un gouvernement de convergence nationale. À deux doigts du succès tant espéré, Fouché verra pourtant s’écrouler les meilleures chances de concrétiser ses ambitions. À la tête des Forces armées révolutionnaires d’Haïti, son ami Cantave échouait lamentablement dans sa tentative d’invasion militaire à Ouanaminthe, tandis que son propre neveu Guy Lucchesi se noyait tragiquement lors du débarquement des Camoquins à Saltrou. (Au fait, le Département d’État renonça à envoyer les Marines en Haïti afin de chasser Duvalier du pouvoir lorsque Cantave annonça que contrairement à ce qui avait été entendu à New-York, il ne risquait pas sa vie dans les intérêts politiques de Luc Fouché mais qu’il travaillait pour lui-même.)

Même miné par ses douloureuses années d’exil, Fouché ne perdit jamais son sens de l’intérêt national. Déjà réputé pour sa résolution dans l’action et son indépendance d’esprit, Fouché restera jusqu’à la fin le politicien à l’habileté consommée, le polémiste toujours prompt à l’indignation, le fin stratège que redoutaient ses adversaires. Peu après la mort de Duvalier, Fouché tomba victime d’une crise d’apoplexie qui le paralysa à moitié. Le temps des combats politiques était maintenant passé et les espoirs d’entrer un jour triomphant au Palais national à jamais anéantis. Devenue la première dame de la République, Michèle Bennett, lui fit restituer ses biens confisqués et lui offrit de rentrer au pays, afin d’y finir ses jours, sous sa protection. Après avoir décliné poliment cette généreuse proposition, Luc E. Fouché qui avait tant rêvé d’un glorieux retour sur le sol natal, préféra stoïquement rester sur la terre d’exil où la mort le frappa peu de temps avant la chute de la dictature duvaliériste.

Charles Dupuy, coindelhistoire@gmail.com (514) 862-7185 / (450) 444-7185

Note de l'auteur : Voilà ce que nous apprend le colonel André Fareau à propos de cette affaire dans son livre L’Histoire au singulier paru en 2017 aux éditions La Périchole. «Après sa révocation, Luc Fouché est retourné chez lui, au Cap, où il a été mis en résidence surveillée. Comme Magloire avait pris ombrage de Fouché dont il craignait les intrigues secrètes, on institua une commission d’enquête chargée précisément de découvrir les agissements clandestins de l’homme. C’est ainsi que je me suis retrouvé au Cap en compagnie du capitaine Jacques Étienne afin d’enquêter sur les manigances politiques réelles ou supposées de Luc Fouché. Cette commission d’enquête était composée de trois membres, d’abord du commandant du département militaire du Nord, le colonel Max Chassagne, qui en était le président, de Jacques Étienne et de moi-même. Je participais à la commission en qualité de rapporteur. Arrivé au Cap, nous avons interrogé plusieurs témoins parmi lesquels le capitaine Max Corvington, le chef de la police de la ville, un enrôlé du nom de Désinor, chargé de surveiller le consul dominicain qui était à l’époque le fameux Anselmo Paulino Alvarez, nous avons aussi rencontré un civil, le citoyen Edmond Germain dit «bras cassé». Leurs témoignages allaient se révéler finalement contradictoires. Par exemple, l’un dira que Fouché était entré au consulat dominicain avec des documents sous le bras tandis que l’autre soutenait qu’il en serait plutôt sorti avec ces documents. De retour à Port-au-Prince, le président Magloire m’a ordonné de lui apporter les minutes de la commission qui devaient être remises au major Paul Corvington, le directeur de l’Académie militaire. Juste au moment de remettre les minutes au major Corvington, j’ai tenté de faire comprendre à Paul Magloire qu’il y avait une commission de révision des minutes prévue par le Code de Justice militaire et que, du reste, tout ceci relevait du pouvoir judiciaire et non du pouvoir exécutif. Magloire m’a alors réitéré l’ordre de remettre immédiatement les minutes au major Corvington, je me suis donc exécuté tout en me gardant bien prudemment cette fois d’ajouter quelque commentaire que ce fut. […] Toute l’affaire se terminera en queue de poisson après l’intervention dans le dossier de la belle-mère de Paul Magloire, Madame Narsès Leconte, qui était la marraine de Fouché et la compagne inséparable d’Ermina Fouché, la mère de ce dernier.»

Mots-clés: Paul Magloire, François Duvalier, Gérard de Catalogne, Le Nouveau Monde, Luc E. Fouché, Léon Cantave, Alexandre Lerouge, Antonio Kébrau, Le Bibliophile

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