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Les anciens noms des rues du Cap-Haïtien : une mémoire à préserver (Éric Auguste et Tèt Ansanm pou Okap)


D’entrée de jeu, il importe de rappeler que les rues du Cap-Haïtien ne sont pas nées avec la numérotation que nous connaissons aujourd’hui. Elles portent une histoire et, pour beaucoup d’entre elles, des noms qui remontent à la période coloniale.

Lorsque la ville était encore appelée Cap-Français, ses rues étaient désignées par des noms de personnes, de lieux, d’institutions, d’activités ou encore par des appellations liées à leur environnement. Certaines rues portaient même plusieurs noms, selon les secteurs ou les périodes. La Mairie du Cap-Haïtien rappelle notamment les anciennes rues Royale, Espagnole, Notre-Dame, Sainte-Marie, Conflans, Bourdon et bien d’autres.

C’est en 1915, au début de l’occupation américaine, que les anciennes dénominations des rues du Cap furent remplacées par un système d’adressage fondé sur des chiffres et des lettres. Selon la Mairie du Cap-Haïtien, cette réforme visait à faciliter l’identification des voies. Dans la mémoire locale subsiste également l’idée que ce système aurait répondu aux besoins pratiques des forces américaines confrontées aux difficultés de communication pendant les troubles de l’occupation; cette dernière explication doit toutefois être considérée avec prudence, faute de documentation permettant de l’établir définitivement. La numérotation allait de 0 à 29 et les lettres de A à Q.

Ce nouveau système a profondément marqué la toponymie contemporaine de la ville. Mais il n’a pas effacé l’histoire qui se trouvait derrière ces nouvelles désignations.

Derrière un numéro ou une lettre se trouve souvent un ancien nom, et derrière cet ancien nom se trouve une partie de l’histoire du Cap.

La documentation historique permet, par exemple, d'établir plusieurs correspondances : la rue 11 correspond à l’ancienne rue des Trois-Chandeliers; la rue 18 à l’ancienne rue Notre-Dame; la rue L à l’ancienne rue Espagnole et du Marmouset; et la rue J correspond à l’ancien cours Villeverd hors de la ville, puis à la rue Royale.

Ces correspondances ne sont pas de simples curiosités toponymiques. Elles constituent une véritable clé pour comprendre l’histoire urbaine du Cap-Haïtien.

Une mémoire conservée dans les anciens noms

Pour retrouver cette mémoire, il faut notamment consulter l’œuvre monumentale de Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, publiée à Philadelphie en 1797-1798, en deux volumes. Cet ouvrage constitue une source exceptionnelle pour connaître le Cap-Français à la fin du XVIIIᵉ siècle, avant les bouleversements de la Révolution de Saint-Domingue et de l’Indépendance d’Haïti. Moreau de Saint-Méry fournit des renseignements précieux sur la topographie, les quartiers, les rues, les places, les édifices, les activités économiques, les populations et l'organisation de la colonie.

Les anciens noms de rues permettent ainsi de retrouver une partie de la géographie humaine et sociale de la ville coloniale : les lieux de résidence, les espaces commerciaux, les institutions, les lieux de culte et les secteurs associés aux différentes communautés.

Le nom même de Rue Espagnole, par exemple, constitue une trace historique qui mérite d’être étudiée et expliquée. Les noms des rues permettent ainsi de lire la ville autrement : ils sont des témoins de son évolution.

Les titres de propriété : une autre mémoire de la ville

Cette mémoire ne se trouve pas seulement dans les livres. Les titres de propriété, actes notariés, documents judiciaires, archives municipales et dossiers administratifs peuvent également permettre de retrouver l'emplacement des maisons et l'identité de leurs propriétaires à partir des anciennes dénominations des rues. La recherche dans les archives peut contribuer à reconstituer la trajectoire des familles qui ont habité le Cap-Haïtien, les transformations des propriétés et l'évolution des différents quartiers.

Les anciens noms des rues constituent ainsi une véritable mémoire urbaine. Ils témoignent des activités, des événements, des institutions et des familles qui ont participé à la vie de la ville au fil des générations.

Valoriser sans effacer

Il ne s'agit pas nécessairement d'opposer les noms anciens aux désignations actuelles. Il s'agit plutôt de faire vivre les deux mémoires. La numérotation actuelle peut continuer à jouer son rôle pratique dans l'adressage et la localisation. Mais les anciens noms pourraient être davantage valorisés sur les plaques de rue, les cartes historiques, les documents patrimoniaux et les parcours touristiques. Une rue pourrait ainsi porter clairement son numéro actuel tout en rappelant son nom historique :

  • • Rue 11 — ancienne rue des Trois-Chandeliers
  • • Rue 18 — ancienne rue Notre-Dame
  • • Rue L — ancienne rue Espagnole et du Marmouset
  • • Rue J — ancienne rue Royale.
  • Une telle démarche permettrait aux habitants comme aux visiteurs de comprendre que derrière chaque numéro se trouve une histoire.

    Préserver le patrimoine au-delà des bâtiments

    La préservation du patrimoine du Cap-Haïtien ne peut pas se limiter aux maisons et aux monuments. Le patrimoine comprend également les noms des lieux, les tracés des rues, les places, les fontaines, les marchés, les inscriptions, les archives, les souvenirs familiaux et les usages qui ont façonné la ville.

    Lorsque des maisons anciennes sont restaurées ou reconstruites, il importe donc de documenter également leur histoire et leur emplacement dans l'ancien tissu urbain. La disparition d'un nom historique, d'une inscription ou d'un élément architectural peut entraîner la perte d'une partie de la mémoire collective.

    C'est pourquoi la protection du patrimoine associe les institutions compétentes, les propriétaires, les chercheurs, les historiens, les écoles et les citoyens.

    Une responsabilité collective

    Il serait souhaitable que la Mairie du Cap-Haïtien, l’ISPAN, le ministère du Tourisme, le ministère des Travaux publics, les institutions culturelles, les établissements scolaires et les organisations de la société civile puissent travailler ensemble à un programme de sauvegarde et de valorisation de la toponymie historique.

    Ce programme pourrait notamment comprendre :

  • • l’inventaire des anciens noms de rues;
  • • leur localisation sur les plans anciens;
  • • la vérification des correspondances avec les rues actuelles;
  • • la recherche dans les archives notariales, judiciaires et municipales;
  • • l'installation de plaques rappelant les noms historiques;
  • • la publication de cartes patrimoniales;
  • • des conférences et des activités pédagogiques dans les écoles;
  • • des parcours historiques destinés aux habitants et aux visiteurs;
  • • la sensibilisation des propriétaires à la valeur patrimoniale de leurs maisons.
  • Il ne s'agit pas seulement de regarder le passé avec nostalgie. Il s'agit de transmettre une ville à ceux qui viendront après nous. Le Cap-Haïtien possède une histoire urbaine exceptionnelle. Ses rues en sont l'un des témoignages les plus accessibles et les plus vivants.

  • • Derrière la rue 11, il y a les Trois-Chandeliers.
  • • Derrière la rue 18, il y a Notre-Dame.
  • • Derrière la rue L, il y a la rue Espagnole et du Marmouset.
  • • Derrière la rue J, il y a la rue Royale.
  • Et derrière chacun de ces noms se trouve une partie de l'histoire du Cap. Préserver ces noms, ce n'est pas revenir en arrière. C'est permettre à la ville de se souvenir de ce qu'elle a été pour mieux transmettre ce qu'elle est. Cette réflexion est d’autant à propos dans le contexte ou la Mairie travaille d’ailleurs aujourd’hui sur un nouveau projet d’adressage municipal, ce qui rend notre réflexion particulièrement d'actualité.

    2026 : Le projet municipal d’adressage

    Le 4 mai 2026, l’ancienne administration municipale du Cap-Haïtien informait que le contrat d’exécution du projet communal d’adressage et de numérotage visant à structurer et moderniser la commune a été signé avec l’entreprise Geo Society. Ce contrat d’exécution, d’une durée de sept mois s’inscrit dans le cadre du Projet de Développement Urbain au Cap-Haïtien (CHUD) et bénéficie du soutien financier de la Banque Mondiale est réalisé en collaboration avec le Ministère des Travaux Publics, à travers l’Unité Centrale d’Exécution. Ce projet vise à structurer et à améliorer l’identification de l’ensemble du territoire communal à travers les actions suivantes :

  • • Identification des rues de la commune ;
  • • Numérotation de toutes les habitations ;
  • • Identification des zones et des quartiers.
  • Le démarrage effectif des opérations attend la signature du contrat de la firme de supervision, le Centre National de l’Information Géo-Spatiale (CNIGS), ainsi que l’émission de l’ordre de démarrage.

    L’administration municipale souligne que la mise en place d’un système d’adressage constitue un outil essentiel pour l’organisation et la gestion de la commune. Il contribuera notamment à faciliter la géolocalisation, le recensement, la gestion des déchets et l’acheminement des secours. Il participera également à l’amélioration des services publics, de la planification urbaine et du développement des activités économiques. Le projet actuel d'adressage municipal offre une occasion exceptionnelle de réconcilier l'efficacité de l'adressage moderne avec la mémoire historique du Cap-Haïtien. Il ne s'agit pas de supprimer les numéros et les lettres, mais de faire apparaître, à leurs côtés, les anciens noms qui racontent l'histoire de la ville. À suivre...

    Respect et mémoire pour le Cap-Haïtien.

    Éric Auguste; Tet Ansanm pou Okap

    Crédit-Photos: Éric Auguste

    Notes

    1. Il existe toutefois une explication populaire différente. Renaud Hyppolite rapporte une tradition selon laquelle les Marines américains, confrontés aux attaques des Cacos, auraient rencontré des difficultés à communiquer les noms français des rues pour demander des renforts. Ils auraient donc adopté un système de chiffres et de lettres, plus simple à transmettre.

    Extrait de Renaud Hyppolite, La bande à Popo.

    Dans le contexte de 1915, les États-Unis cherchaient à réorganiser et moderniser l'administration haïtienne, notamment les infrastructures, les communications et l'appareil administratif. La Convention haïtiano-américaine de 1915 établit un nouveau cadre de contrôle et de réorganisation de l'État haïtien.

    Un système d'adressage fondé sur des coordonnées simples — chiffres dans un sens, lettres dans l'autre — était donc particulièrement adapté à une administration militaire et à la cartographie d'une ville en damier.

    Références :

    1. Moreau de Saint-Méry. Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’Isle de Saint-Domingue. 2 tomes, Philadelphie, 1794.

    2. Haïti - Adressage et numérotage de la ville de Cap-Haïtien.

    3. Mairie du Cap-Haïtien. 2 mai 2026 : Projet d’adressage communal. 2 mai 2026 : Projet d’adressage communal.

    4. Laurent Quévilly. Les rues du Cap-Haïtien.